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L’éclosion du versant sud de la pensée et le chantage identitaire de l’Occident PDF Imprimer E-mail
Écrit par Dr René Malaba Mpoyi, théologien   
Dimanche, 18 Octobre 2015 07:16

 

Introduction

Est-ce que vous vous êtes aussi déjà demandé pourquoi l’industrie des livres des Africains peine à conquérir des lecteurs ? Lecteurs peu nombreux, prix particulièrement élevés des livres, politiques publiques de promotion du livre quasi inexistantes. Ce sont autant de nombreux freins qui subsistent au développement de l’industrie du livre africain, mais qui cachent la politique de la confiscation du monopole du sens par l’Occident, exercé cette fois-ci sous la forme mortelle du chantage identitaire. Il me semble que ce n’est pas anodin. C’est plus profond et même vital que ça n’a l’air.

 

 

 

 

 

Pour être précis, je réfléchirai sur base d’un constat ; celui-ci endosse mon expérience personnelle d’écrivain en partant de mon domaine de recherche et d'enseignement qui est la théologie, et en particulier l'ecclésiologie. Je précise que la théologie est l’une de ces disciplines qui revêtent une signification particulière du point de vue de l'impératif de penser par soi-même, tant il reste vrai que le mystère de l’Incarnation est appelé à rejoindre l’homme dans son milieu de vie propre. On ne peut le penser et s’y situer adéquatement qu’en étant une personne de quelque part… C’est donc chez-moi, dans ma mémoire culturelle, que Dieu vient se faire ‘‘Dieu-avec-nous’’. C’est aussi en tant que moi, toujours pétri par ma culture et mon environnement, que je dois lui réserver une réponse personnelle. A ce sujet, vous rappelez-vous, n’est-ce pas, la maxime patristique ‘‘quidquid recipitur, ad modum recipientis recipitur’’ (tout être est reçu dans un autre selon le mode de celui qui le reçoit) ? J’estime donc que l’Incarnation est ce mystère, cette révélation permanente de la proximité de Dieu. Mais, cette proximité n’est pas que physique ; elle prend d’abord place à l'intérieur d’une histoire déterminée pour devenir finalement une mémoire culturelle propre. Et c’est quand le Christ devient ma mémoire culturelle qu’il est en vérité Dieu l’Emmanuel et qu’en vérité je deviens moi aussi un des siens. Autrement, on fait fausse route : on le trompe et on se trompe soi-même.

Revenons maintenant à nos moutons. En dehors des articles publiés dans divers livres collectifs et revues scientifiques, je suis auteur de trois livres scientifiques. Deux ont été publiés dans des Maisons d’édition tenues par des Européens et un par une Maison d’édition dirigée par un Africain. Le livre publié chez l’Africain se commercialise à 25 euro ; alors que ceux publiés chez les Européens coûtent respectivement 49,80 et 45 euro. Je précise que le livre à 25 euro et celui à 49,80 ont presque le même nombre de pages et ce sont deux volumes des Mélanges dédiés au Prof Alphonse Ngindu Mushete, un des pionniers de la théologie africaine. Quant au livre à 45 euro, il dispose d’un peu plus de pages. Mais, aucun de ces livres n’est un essai. Et c’est important à savoir pour la suite de mon propos.

 

Problème

Qu’est-ce qui fait que ces livres écrits par des Africains pour des Africains principalement coûtent généralement cher par rapport aux livres de même dimension ou contenu rédigés par des Européens ? Avec ces prix, si peu corrélés au pouvoir d’achat des populations pauvres d’Afrique, je parie que même l’Africain de classe moyenne ne saurait les acheter ni les lire. Pourquoi l’Occident s’évertue-t-il alors à verrouiller l’accès aux livres qui expriment d’autres manières de penser et d’accéder à l’universel ? J’en déduis que c’est une nouvelle manière, pour l’Occident, de s’en tenir au monopole de sens et de pensée ; j’en dis que c’est du chantage identitaire qu’il exerce subtilement sur les autres peuples avec leurs manières propres d’être et de penser. Je me justifie.

 

 

Les habitudes ont la peau dure

Depuis le XVe siècle, l'Occident était au cœur des relations internationales et il dirigeait le monde. La grande mutation intervenue depuis le milieu du XXè siècle, c’est la fin du monopole occidental de la puissance. Certes, l’Occident demeure toujours riche et puissant ; mais avec les autres désormais. Il n’a plus la possibilité de décider seul des affaires mondiales, car le monde est devenu multipolaire. Il y a donc nécessité d’équilibre à retrouver entre trop d'acteurs, trop d'États et trop d'émiettement de la puissance. La nécessité de tenir compte de l’autre et d’équilibrer ces rapports de force est due au fait que dans un monde multipolaire le poids des opinions s’accentue sans cesse.

Or, dans les faits et gestes quotidiens, on aperçoit que l’imaginaire collectif de l’Occident ou plutôt l’identité occidentale reste indissociable d’une culture de suprématie. L’ensemble des sociétés occidentales restent profondément convaincues de leur supériorité. Cela fait réagir et grincer les dents. Ainsi, l’historien sénégalais Cheikh Anta Diop, par exemple, en réaction à l’historiographie européenne qui s’attribue la paternité de toutes les grandes réalisations humaines, fait de l’Afrique l’unique berceau de l’humanité, et donc de la civilisation sur terre; il répond ainsi à un terrorisme, aux allures scientifiques, par une démonstration magistrale qui a plutôt valeur d’un paradigme épistémologique. Et jusqu’à ce jour personne n’a, à ma connaissance, prouvé le contraire. Mais, malgré l’évidence du propos de Diop, abondamment relayé par le génie des Césaire, Obenga, Lam, Sall, Ndingi, Malcolm, Garvey, Mbembe, Clarke, Massey, Molefi Kete Asante et autres Bilolo,… l’Occident continue de se montrer très soucieux de conserver le monopole de la production du sens. Simplement par défi. On y garde l’intime conviction que l’énonciation de l’universel, quel qu’en soit le contenu, est l’apanage naturel de l’Occident. A bon escient, on y tient l’universel prisonnier des limites d’une culture donnée. En tous cas, il me semble que l’Occident estime que devoir abandonner la position hégémonique qui a forgé sa relation au monde est synonyme de se renier, de dissoudre son identité propre. Ce qui n’est pas vrai. Car, on n’existe pas d’abord contre les autres, avant de pouvoir explorer ensuite d’autres manières d’être soi.

 

Le pouvoir de penser par soi-même

Mais, aujourd’hui, de nombreux penseurs issus du monde non occidental tentent d’explorer l’autre versant de la pensée, le versant sud, en rédigeant des œuvres qui s’adressent à l’intelligence et qui font réfléchir. Ils ont perçu le pouvoir que peut exercer la faculté de penser par soi-même et non par ouï-dire ou par procuration.

En effet, penser, c’est d’abord s’interroger sur le sens, la valeur et le fondement des affirmations. C’est reprendre de manière critique des opinions, des vérités, des métarécits, … Dans cette perspective, penser par soi-même, revient en fait à s'affranchir des préjugés, c'est-à-dire, des pensées toutes faites ou de toutes ces idées qui n’ont pas été remises en question ni passées au crible de la réflexion. Penser par soi-même, c’est refuser de tout accepter simplement parce que c’est mon prof ou ma maman qui me l’a dit. Penser par soi-même rend donc éveillé et fait passer du statut de passif récepteur à l’actif inventeur.

Et l’Occident y a vu un danger pour la préserve de son monopole de production du sens : il estime qu’en laissant les gens penser par eux-mêmes, cela pourra déjouer les conditionnements idéologiques préétablis. De fait, avec l’entrée en scène d’autres critères de vérité venus d’ailleurs, on s’heurte à l’ordre établi qu’on voudrait préserver immuable. Car, un livre est avant tout un produit culturel, un moyen de communication culturelle. Il est avant tout, le véhicule de la culture de celui qui écrit. Ici, l’Africain.

 

Le livre comme objet culturel

Je soupçonne l’Occident de ne pas être disposé à laisser lui échapper les conditions des définitions de l’universel parce qu’il me semble qu’en augmentant ostensiblement les prix des livres écrits par les Africains, il maitrise parfaitement bien l’enjeu que comporte le fait de penser par soi-même et qu’on ne peut acquérir qu’en lisant. S’il avait des moyens de bloquer toute pensée autonome autre qu’occidentale, il l’aurait fait. Mais, faute de ces moyens, il emploie tout autre moyen qui lui est encore disponible, notamment empêcher l’accès aux livres de réflexion par des Africains en les vendant hors le prix normal aux Africains.

J’insiste : quand les Africains écrivent, qu’ils le veuillent ou non, ils font de leurs livres un moyen d'expression de la culture africaine et, donc, un moyen de diffusion d’une autre vision de l’homme, du monde et de Dieu. Voilà pourquoi, j’affirme que le livre, tout en possédant le pouvoir indéniable d'accès à la connaissance, reste, de ce fait, un objet culturel. Si les gens lisent, ils ne pourront plus être manipulés ; car ils se cultivent. En effet, il est plus difficile de faire croire n’importe quoi à une personne qui lit et développe son esprit critique et une opinion propre. La lecture est la clé d’accès à l’information et donc à la liberté. Seules les personnes informées sont vraiment libres : elles peuvent inventer du neuf et s’ouvrir l’esprit sur d’autres manières de vivre et de penser. Penser de soi-même affranchit tout simplement de l’assimilation par les autres et à travers les autres.

Par contre, j’ai constaté avec tristesse un fait qui renforce davantage mon soupçon vis-à-vis de l’Occident: les livres rédigés par des Africains qui ont pris au préalable des précautions pour écrire selon les normes identitaires de l’Occident, ceux-là sont vulgarisés et se vendent comme des petits pains et à vil prix. C’est ni plus ni moins que du chantage identitaire, lequel fait passer le respect des valeurs dites traditionnelles (je veux dire occidentales) avant toute aspiration au respect des droits élémentaires de la personne (je veux dire autre que occidentale). Dit autrement et avec illustration, comment pouvez-vous expliquer que le livre fondamental d’un certain Oscar Bimwenyi Kweshi, qui est un ouvrage paradigmatique en théologie africaine, se vend aux prix exorbitant de 100 euro ? Moi-même – pourtant théologien et critique littéraire –  je ne l’ai même pas dans ma biblio. Et puis, tenez-vous bien, sa traduction allemande coûte seulement 10 euro, alors que je ne parle pas l’Allemand comme d’ailleurs la quasi-totalité des Africains. Et d’après vous, entre l’Allemand et l’Africain, qui a plus intérêt à lire le Discours théologique négro-africain ? Je vais encore plus loin en posant une question précise, mais non moins embarrassante : quelle peut être la raison pour laquelle on bloque ainsi la publication des ouvrages sur la théologie ou les religions africaines au profit de la seule vision de celles-ci que dégagent un Louis Vincent Thomas et un René Luneau ? A mon avis, elle n’est qu’idéologique. Entre Occidentaux et nous-mêmes Africains, qui sont réellement spécialistes de nous-mêmes, de notre Mère Afrique ?

 

Conclusion

Le monde d’aujourd’hui a contraint chacun à reconnaitre l’existence de l’autre. L’espace de vie s’est ainsi rétréci et les marges des manœuvres également. Il y a donc pluralité des sens et l’Occident devra le reconnaitre désormais en actes. Il n’a plus de choix que de laisser libre court à cette quête planétaire en facilitant l’accès aux matériaux qui véhiculent cette liberté de penser et de vivre, notamment en proposant des prix raisonnables par rapport au faible pouvoir d’achat du lecteur africain moyen. Plus les prix des livres sont élevés, moins seront nombreux les tirages par les Maisons d’éditions, car personne n’achète. Du coup des millions des livres paraissent, mais passent inaperçus ; et avec eux les pensées qu’ils contiennent.

Toutefois et en dépit de tout, je continue de croire que ce chantage identitaire dont les auteurs africains et leurs pensées sont souvent victimes n’est pas une fatalité. Il pourrait être résorbé par la multiplication et le soutien des Maisons africaines d’éditions. Car, ‘‘on n’est mieux servi que par soi-même’’. Mais, en attendant, frères et sœurs Africains, organisons des salons des livres, des concours des littératures, des prix pour stimuler nos pensées et susciter des jeunes talents parmi-nous. C’est aussi une manière efficace de laisser s’échapper notre pensée sud vers l’universel. C’est là une question d’identité et d’émancipation. C’est là aussi ma vérité ; à chacun de forger honnêtement la sienne. Voici celle de X. Malcolm dans ses Derniers discours, p.138 : ‘‘nous [Africains] n’avons besoin de personne pour fixer les règles des combats que nous allons livrer. Nous devons étudier la nature du combat en question, étudier l’ennemi, étudier ce qui se joue contre nous, et ensuite dresser un plan de bataille et mettre au  point une stratégie. Alors, on obtiendra des résultats’’. Alors, je vous pose la question : quelle est la vôtre ? Prouvez surtout le contraire à Malcolm, aux Pères de la négritude, énumérés ci-haut, et à moi aussi ; prouvez-nous que le livre critique africain est vraiment popularisé par l’Occident et même traduit en dizaine des langues dans moins de douze mois.

 

Dr René Malaba Mpoyi, théologien.

Je ne suis ni sur Twitter ni sur Facebook, mais vos réactions me parviendront, à coups sûrs.  

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