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Pourquoi l’Afrique meurt ? PDF Imprimer E-mail
Écrit par KALAMBA Nsapo   
Vendredi, 06 Octobre 2006 21:27

En 1994, Stephen Smith a signé un livre au titre insupportable : L’Afrique sans les Africains. Dans Négrologie, il soutient sans détour que l’Afrique se suicide et affirme que le monde occidental est la référence absolue à laquelle il convient de s’enrôler si l’on veut tenir la mort à distance.

 

Saura-t-il faire preuve de quelque lucidité et d’un peu d’humilité à l’heure où bon nombre d’analystes voient poindre à l’horizon le déclin de l’empire occidental ? Rien ne permet de le dire dans un contexte où il se nourrit au biberon d’une société dans laquelle le dieu-argent est devenu fou tandis que s’impose la nécessité de l’intervention de l’autorité de la régulation.

La leçon que mérite l’eurocentriste Smith, à cet égard, pourrait émaner, selon nous, de l’écrivain André Gide : «Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête». Une telle formule s’applique bien à l’auteur de Négrologie  et à toutes les sirènes de l’impérialisme.  C'est à l'honneur des auteurs du collectif Négrophobie d'en avoir fait la démonstration.

Je maintiens les grandes lignes de ma critique de l'ancien journaliste de 'Libération'. 

 

Stephen Smith présente l’image d’une Afrique qui est devenue un « mouroir de tous les espoirs », une « terre de massacres et de famines », le berceau de l’humanité devenu « un tombeau pour tant d’hommes, de femmes et d’enfants » . « Le présent n’a pas d’avenir en Afrique » . C’est ce que l’auteur a eu l’ambition de démontrer. Pourquoi l’Afrique meurt ? La responsabilité incombe aux Africains eux-mêmes qui attendent sans cesse la manne du ciel des anciens colonisateurs et s’enlisent dans les tics régressifs d’une identité indélébile, d’un passé idyllique. C’est cela la négrologie : «une série de mythes dérivés de faits historiques avérés - la traite esclavagiste et le colonialisme - selon lesquels tous les malheurs du continent plongent leurs racines dans ces tragédies : ainsi, les Africains seraient victimes, et jamais acteurs, de leur destin » . Sont également responsables du suicide du continent africain, les Occidentaux qui ne disent pas la vérité aux Africains qu’ils savent pourtant condamnés . L’entrée dans la modernité et la mondialisation est une solution . Sinon l’Afrique ne cessera pas d’apparaître comme le tombeau d’une certaine idée de l’homme.

A la lecture de l’ouvrage pessimiste de S. Smith, une idée m’intéresse. En effet, le pire qui puisse arriver à un pays, dit-il, c’est d’« être comblé de fonds d’assistance » . A cause de ces dons du ciel, un peuple ne sera pas en mesure de subvenir lui-même à ses besoins. Il se familiarisera avec la logique du court terme ou de la satisfaction des besoins immédiats et quotidiens en renvoyant ainsi la solution des problèmes aux calendes grecques. Il développera en outre des réflexes de subordination et s’enfoncera dans le gaspillage de l’argent qui ne lui a rien coûté (R. Dumont).

Nul ne doute de ce constat de Smith à moins de ne pas faire une lecture objective de la réalité africaine. Seulement, voilà. L’organisation du monde est faite de manière à entretenir cette situation de perfusion financière et à condamner des peuples entiers à respirer au rythme des diktats de ceux qui ont philosophiquement, politiquement et économiquement pensé et structuré la marche de l’histoire humaine. Peut-on en venir à bout de la souffrance si le développement se conçoit en termes d’assistance dans un contexte où les plus forts savent construire la pauvreté ? Le problème ne se situe-t-il pas ailleurs que là où le limite le système international ? Ecoutez J.-M. Van Parys : « Nous avons mené, de nombreuses années, une réflexion sur le Développement. Nous avons tenu des colloques et des congrès. Nous sommes témoins d’expériences. Nous avons fait des constats, heureux et malheureux, sur un grand siècle de changements, positifs et négatifs, sur ce qui a été réalisé en matière de développement et sur les efforts vains et les espoirs déçus. Après tout cela, j’en suis venu, pour ma part, comme pour d’autres, à la conclusion que le Développement de l’Afrique noire est beaucoup moins, à l’heure actuelle, une question de compétences et de capitaux, qu’une question de Moralité et d’Ethique. Et j’en viens à penser qu’une fidélité, non pas tant à des pratiques anciennes, vues dans leur matérialité, qu’à l’esprit qui les animait, peut jouer un rôle positif dans le redressement des égarements moraux, et dans le Développement » .

C’est donc la culture qui est en jeu. Parler de la place fondamentale de la culture, c’est mettre le doigt sur la question de la fierté d’être noir. Aucune société ne peut avancer « sans un sentiment au minimum d’acceptation de soi » . «La fierté d’être soi a animé le développement de la plupart des civilisations et des cultures (…) Pourquoi les Africains seraient-ils les seuls à ne pas avoir au cœur la fierté d’être eux-mêmes ? Le spectacle de ces jeunes africaines qui se rongent la peau avec des produits corrosifs pour la blanchir fait frémir » . Les pays africains ne sortiront pas du gouffre s’ils continuent à pratiquer le mimétisme. Une association sénégalaise constituée en 2001 mesure l’importance du problème. Elle ambitionne de faire entendre un message même devant les enfants de la diaspora : Fiers d’être noir. De cette fierté qui doit s’actualiser dans les actes et comportements de tous les jours, référencés aux valeurs africaines positives. Vouloir singer l’autre, c’est programmer sa mort spirituelle » . Comme si l’historien C.A. Diop, de vénérée mémoire, doit suffisamment être sauvé de l’oubli dans un monde sans repères. L’intellectuel averti se rappelle que le savant sénégalais invitait l’Africain de tous les temps à devenir « un autre homme, animé d’une conscience historique » et un « Prométhée porteur d’une nouvelle civilisation et parfaitement conscient de ce que la terre entière doit à son génie ancestral dans tous les domaines de la science, de la culture et de la religion » .

C’est dans le même ordre d’idées qu’il importe de comprendre l’interpellation suivante aux jeunes intellectuels africains : « Notre génération n’a pas de chance, si l’on peut dire, en ce sens qu’elle ne pourra pas éviter la tempête intellectuelle : qu’elle le veuille ou non, elle sera amenée à prendre le taureau par des cornes, à débarrasser son esprit des recettes intellectuelles et des bribes de pensée, pour s’engager résolument dans la seule voie vraiment dialectique de la solution des problèmes que l’histoire lui impose (…). C’est une conjoncture historique qui oblige notre génération à résoudre dans une perspective heureuse l’ensemble des problèmes vitaux qui se posent à l’Afrique (…). Si elle n’y arrive pas, elle apparaîtra dans l’histoire de l’évolution de notre peuple comme la génération de démarcation qui n’aura pas été capable d’assurer la survie culturelle, nationale, du continent africain ; celle qui, par cécité politique et intellectuelle, aura commis la faute fatale à notre avenir national, elle aura été la génération indigne par excellence, celle qui n’aura pas été à la hauteur des circonstances » .

Je suis de plus en plus convaincu que S. Smith et les intellectuels africains qu’il met en honneur (A. Kabou ou A. Bembe) n’ont pas conscience du caractère fondamental de l’enjeu culturel. Interviewé récemment, B. Bujo rappelle la portée du concept de paupérisation anthropologique (E. Mveng) qui situe en plein cœur de la recherche des causes profondes de la souffrance des peuples africains. Dans les drames du continent, « l'Africain est réduit au rang de non-personne (…). C’est pourquoi il faut aller au-delà des questions économiques pour comprendre l'effondrement des bases culturelles de sa personnalité. La reconstruction dont on parle doit commencer par ce fondement culturel » . Il faut aller au coeur du drame dont « le nœud est le conflit entre la modernité européenne et la culture africaine. Le conflit israëlo-palestinien, la guerre en Irak, le terrorisme comprennent des aspects économiques et politiques (…). Particulièrement depuis les événements du 11 septembre 2001, ces réalités poussent les Occidentaux à chercher à comprendre le fond de la culture arabe (...). Il ne faut pas s'arrêter aux symptômes pour soigner la maladie ; il faut étudier les racines profondes de la crise » . « (...) ceux qui tirent les ficelles de la crise congolaise manipulent surtout les éléments culturels : ils transforment l'esprit de famille, l'appartenance ethnique en népotisme, ethnicisme, intolérance... et exploitent ainsi les régions embrasées. Ces aspects négatifs sont portés au grand jour au détriment des aspects positifs sur lesquels il faut compter pour reconstruire » .

Bien comprises, ces considérations constituent une légitimation des tentatives destinées à donner sans cesse à la culture le rôle qu’elle mérite dans le développement de l’Afrique. Dans certains milieux intellectuels du continent, cela ne fait l’ombre d’aucun doute. A en croire certains penseurs, jamais auparavant la sensibilité culturelle ne s’était déployée avec autant de vigueur dans le devenir des peuples. En Afrique comme ailleurs, elle apparaît généralement comme une dimension constitutive du développement. Mgr Munzihirwa Mwene Ngabo (R.D. du Congo) souligne qu’« il n’y a pas de développement sans fidélité à soi-même, c’est-à-dire, à sa personnalité profonde, sa personnalité de base » . Dans son hommage à C.A. Diop, J.-M. Ela reprend à son compte la pensée de l’historien sénégalais pour qui la question des langues est liée à celle du pouvoir. Il pense que lorsqu’on amène des peuples à renoncer à leur langue, « on facilite ainsi l’abandon, le renoncement à toute aspiration nationale chez les hésitants et on renforce les réflexes de subordination chez ceux qui étaient déjà aliénés » . Et le développement s’en trouve compromis. Une certaine conception de celui-ci explique l’échec des prévisions économiques dans le Tiers Monde . Elle peut aussi provoquer la réaction de l’Afrique dans la mesure où il s’agit, selon J.-M. Ela, de la reproduction du capitalisme occidental .

Ceci étant dit, Smith se croit obligé d’affirmer que l’Afrique se victimise et accuse les autres. Pour l’A., le peuple africain est responsable de sa mort. Il est temps de mettre fin à une double hypocrisie : « celle des Occidentaux qui, par culpabilité historique ou veule désintérêt, ne disent pas la vérité aux Africains qu’ils savent pourtant condamnés, à moins qu’ils ne cessent leur œuvre collective d’autodestruction ; celle des Africains, bien conscients de leurs limites, mais qui, juchés sur leur ‘dignité d’homme noir’ et, en cela, aussi racistes que l’ont été certains colons, rejettent toute critique radicale pour ne pas perdre la pension alimentaire qu’ils tirent de la coulpe de l’Occident » .

A.Kabou vient au secours de son argumentation. Mais l’un et l’autre oublient que l’Afrique a raison de refuser le développement conçu dans des officines extérieures par ceux que J. Ziegler appelle « les nouveaux maîtres du monde » . Ils n’imaginent pas à quel point l’évacuation de l’univers symbolique des peuples entraîne aujourd’hui encore le rejet de toute tentative de démocratisation imaginée par les forces du marché. L’évangile de la compétitivité , selon la terminologie de R. Petrella, provoque des ravages indescriptibles dont A. Kabou et S. Smith devraient prendre conscience. « Le vrai problème est de savoir quel est ce ‘développement’ que refuse l’Afrique (...). Quand on voit que de nombreux Africains gardent un pied dans la ‘modernité’ et l’autre pied dans le milieu coutumier où jouent les logiques indigènes, l’on en vient à se demander s’ils ont assumé l’économie moderne à l’occidentale avec ses contraintes sociales, son éthique et sa finalité. Comment accepter le ‘développement’ si celui-ci se confond avec les mécanismes d’inégalité et de domination dont le coût est si élevé que l’Afrique ne peut que s’en écarter ? » . Qu’on le veuille ou non, la marche actuelle du monde sous le parapluie de la mondialisation – économique s’entend - est une pilule amère à avaler.

Bien sûr, on aurait souhaité que la mondialisation contribue à l’accélération des échanges entre les peuples et à l’amélioration des conditions de vie au niveau planétaire. Les attentes sont déçues. L’on assiste chaque jour à la croissance d’un marché unique dominé par la loi du plus fort.

En Afrique, la dette extérieure, les guerres et les conflits autour des ressources minières entraînent la diffusion anarchique du dollar. Lorsqu’on demande à un Congolais comment il se porte, la réponse est spontanée : « au taux du jour », c’est-à-dire selon le taux du dollar. Dans d’autres pays africains, c’est la même chanson. C’est l’un des effets de la globalisation. Les théoriciens de ce processus pensent que l’esprit communautaire et solidaire est un frein à l’augmentation de la production et à l’initiative privée. L’essentiel est la recherche inconditionnelle du profit. C’est là l’éthique du capitalisme qui n’hésite pas à recourir à la violence et à la guerre lorsque le profit l’exige.

L’intégration de l’Afrique à ce marché mondial a toujours accentué la marche à reculons des populations locales. Le continent noir est une terre où l’on investit le moins possible pour produire de plus grands bénéfices.

Dans ce contexte d’un marché total, l’Etat africain déjà miné par des désordres internes se révèle de plus en plus incapable de satisfaire les besoins de son peuple en matière de santé, d’éducation et d’infrastructure de base. Les mesures d’ajustement structurel imposées par les bailleurs de fonds internationaux ne sont pas de nature à rétablir l’autorité de l’Etat. La dépendance économique aggrave les difficultés de création d’une société où règnent la démocratie, la justice et le droit.

Au vu de ce qui précède, la globalisation apparaît en Afrique comme un fruit amer. Partout, le monde d’en bas en convient. Tout cela ne semble pas interpeller S. Smith. Il est déjà convaincu du fait que le développement, l’Etat, le rang du continent dans le monde, même la santé publique ou l’éducation nationale, ne sont pas en Afrique, le souci du plus grand nombre. C’est « une affaire de Blancs », selon son expérience de l’Afrique facile à manier par le regard occidental . Mais il ne cherche pas à connaître les raisons de cet état de choses en Afrique francophone. Comme si, à la suite d’A. Kabou, il dispose d’assez d’ingrédients pour préparer le discours de la dénonciation d’une Afrique qui refuse le développement.

En fait, voici la thèse de S. Smith : « Au lieu de s’épuiser à vouloir rattraper les ‘maîtres de la terre’, hier les colons, aujourd’hui les ‘mondialisateurs’, les Africains se sont enfermés dans un passé réinventé et idéalisé, une ‘conscience noire’ hermétiquement scellée. Aussi longtemps que persistera ce refus d’entrer dans la modernité, autrement qu’en passager clandestin ou en consommateur vivant aux crochets du reste du monde, il faudra aviver la blessure, plonger la plume dans les plaies ouvertes de l’Afrique » .

De mémoire d’homme, je n’ai jamais appris que l’Afrique a choisi, de son propre gré, la voie de la modernité. C’est de manière brutale qu’elle y a été introduite. Elle est forcée à séjourner éternellement dans cette demeure au cœur d’un monde où les superpuissances ont du mal à croire que l’évolution de l’histoire est dialectique et non linéaire. Pourquoi ne s’est-elle pas encore développée ? La leçon de J. Ki-Zerbo devrait interpeller. Cet historien africain dénonce les dégâts de l'ajustement structurel, s'en prend à l'aide internationale, en partie «abandonnée à des groupes mafieux», recommande de «ne pas se laisser enfermer dans le réductionnisme économiciste», un réductionnisme qui fait de l'éducation et de la culture les deux grands oubliés des politiques de développement, au même titre d'ailleurs que le secteur de la santé, frappé de plein fouet par les politiques de privatisation .

S. Smith n’a que faire de ces propos, à ses yeux, irresponsables. Il s’appesantit sur le « syndrome de victimisation ». Il écrit : « L’histoire du continent, pour nombre de ses habitants, n’aurait été qu’une succession de crimes commis à leur égard, un cycle spasmodique de souffrances, sans répit et… sans responsabilité de leur part (…). La réalité est pourtant autre : ce sont des Africains qui ont vendu d’autres Africains, leurs frères » . A mon avis, une double critique s’impose : la première, c’est que l’A. ne semble pas voir à quel point la rue en Afrique est devenue depuis les années 90 en particulier, le lieu d’expression d’une anthropologie de la colère face à la dictature des dirigeants locaux. La conscience politique n’est pas aujourd’hui un vain mot.

Deuxième critique : que les Africains aient vendu leurs frères africains, c’est ce qu’on enseigne dans la diaspora noire (cf. Guadeloupe, Martinique). C’est ce que les Evêques d’Afrique et de Madagascar viennent de cautionner en demandant pardon à Gorée pour tous les actes de trahison posés par certains Africains à l’égard des leurs. Ce qui a fait dire à Mgr John Ricard, évêque de Pensacola en Floride : « Nous, vos frères évêques des Etats-Unis, descendants d’Afrique et membres de l’humanité blessée, nous nous joignons à vous dans votre quête de pardon et de réconciliation pour le rôle joué par l’Afrique dans la déshumanisation et la mort de ses propres enfants » .

Niés dans leur humanité, réduits à l’état de sous-hommes, de quelle responsabilité parle-t-on au sujet des « à peine hommes », nos ancêtres ? Sans armes à feu, pouvaient-ils opposer une véritable résistance ? Ces questions posées dans certains milieux africains témoignent de la complexité d’un problème qui alimentera encore le débat des historiens. A moins de vouloir considérer la traite et la colonisation comme des accidents mineurs. Ce n’est pas ma conviction. Car l’histoire élémentaire apprend qu’en 1900, il y avait 100 millions de nègres alors que le nombre de ceux-ci s’élevait à 800 millions de personnes en 1600. L’anéantissement qui a ainsi réduit toute une population se passe de tout commentaire. Aucun peuple sérieux ne peut tenir le propos d’un partage des responsabilités quand il sait qu’il a été décimé par suite d’une conquête impitoyable.

Dans l’ouvrage intitulé Négrologie, les explications de la misère africaine sont simplistes. Elles évacuent l’importance de l’analyse au fur et à mesure que l’A. s’emploie à décrire des faits et à les expliquer sous la conduite d’une certaine historiographie et d’une conception désuète du développement des peuples. Elles promeuvent des clichés à répétition partagés par quelques élites qui ne rendent pas compte d’une Afrique plurielle. J.-M. Ela sait pourquoi on propage ces stéréotypes : « parce qu’on veut justifier le fait qu’on n’ait plus rien à voir avec les Africains. C’est un discours qui légitime le désengagement et qui délivre les occidentaux de leur culpabilité : celui qui considère l’Afrique comme malade d’elle-même évite de se mettre en cause lui-même ». De véritables alternatives ne peuvent en résulter.

Quête des alternatives

De grandes initiatives et des réalisations performantes marquent aujourd’hui l’évolution de l’Europe et de l’Amérique du Nord. L’intérêt qu’elles suscitent, l’influence qu’elles exercent et les débats même dont elles font l’objet, en sont d’incontestables signes d’émerveillement. Mais l’étonnement et l’inquiétude en découlent qui ne relèvent pas de l’accessoire, et risquent de prendre définitivement racine. Aussi, faut-il avouer que les temps actuels se caractérisent par l’ambivalence des sociétés occidentales. Un regard sur certains messianismes séculiers en dit long.

L’on se souvient de l’imagination d’un lendemain meilleur, sur la base de la supériorité de la race aryenne, au prix de l’extermination de tant d’hommes et de femmes. Hitler n’avait pas atteint un objectif méritoire au bénéfice du peuple allemand. Il méritait l’anéantissement.

L’histoire rappelle, en outre, une volonté affichée de faire advenir une société sans classes, juste et favorable aux prolétaires. Cette intuition par la suite conceptualisée ne put échapper au totalitarisme et à une élimination de ceux qu’on accusait d’être aliénés à leurs intérêts particuliers. Aucun futur heureux n’en fut issu.

Peut-être cela explique-t-il les réticences à penser aujourd’hui des projets grandioses à partir d’un futur imaginé rayonnant, mais tyrannique. Le mythe nationaliste n’engendre-t-il pas la démesure ? Les conflits successifs dans le monde depuis le début des années 90 prouvent à suffisance que le discours sur le nationalisme a plutôt servi d’alibi à l’engagement éthique de l’élimination de l’autre dont on n’a pas la même religion, la même histoire, les mêmes croyances et les mêmes racines.

L’Afrique n’est pas à l’abri de la chute des utopies. Elle glisse incessamment vers des formes d’optimisme ingénu, voilant ainsi le visage du vrai réalisme qui ne se cache nullement les déceptions alimentées par un discours désespérément idéal. Au moment où les Africains recherchent leur autonomie politique, économique, culturelle et religieuse, le bruit des armes, les dictatures, les puissances d’argent et la domination culturelle, hypothèquent l’aspiration des peuples noirs à l’exercice de leur souveraineté et de leurs droits et devoirs d’hommes. Ce qui constitue aussi une grave hypothèque, ce sont les compromissions flagrantes des communautés croyantes qui auraient dû permettre de rêver des sociétés que l’on appelle « le Règne de Dieu ».

L’on assiste ainsi à l’histoire des espérances messianiques qui n’ont pas produit et ne produisent pas les effets escomptés. D’où l’importance de la pensée alternative capable de contribuer à la construction d’une logique qui s’accorde avec la recherche des fins sociales dans un contexte où le capitalisme financier se heurte à une perte d’audience à travers de vastes mouvements de résistance.

La perspective des alternatives conduit à tenter de faire l’analyse des sociétés africaines au-delà des explications faciles d’un Stephen Smith. Pareille initiative devrait éviter de mettre entre parenthèses des traumatismes qui structurent la mémoire des peuples d’Afrique et permettent de comprendre leur fragilité caractérisée. Il n’est pas question de sous-estimer ce que J.-M. Ela soutient, à la lumière de ses expériences de terrain et de recherche, à savoir : les misères de l’Afrique « tiennent pour une très grosse part à des causes externes » ? S. Smith peut-il prouver le contraire ? Aucun agriculteur européen ne peut accepter que le prix de ses pommes de terre soit fixé à Dakar .

S. Smith aurait mieux fait de tenir compte des critiques adressées aux Africains qui pensent également que l’Afrique se donne une bonne conscience en accusant les autres. C’est un stade dépassé, une affirmation gratuite qui ne découle pas de la bonne perception des rapports de force. Pour toute recherche d’alternatives, il paraît indispensable d’analyser préalablement les rapports sociaux, les rapports de classes, les rapports ethniques, les rapports hommes-femmes. De telles analyses sont nécessaires pour se rendre compte des effets pervers de la pensée néo-libérale, de la main invisible de celle-ci, et envisager des stratégies de résistance.

Une critique éthique s’impose également. Mais elle manque de pertinence si elle se limite à l’accusation des individus en laissant intact le système. Elle rate son but si elle porte en outre sur des abus visibles et non sur la logique invisible dudit système.

S. Smith se passe de la médiation de l’historiographie africaine et des sciences sociales. Ce qui le préoccupe, c’est de mettre en lumière, par tous les moyens, l’irresponsabilité des Africains face à une Afrique qui meurt. Pourtant, une autre Afrique est debout, à même de mettre le capitalisme mondialisé en échec. Une Afrique qui remémore ses traditions de contestation à l’heure de la mondialisation des résistances. Ecoutez Aminata Traoré (ex-ministre de la culture et du tourisme au Mali) : « L’alternative est dans la résistance (…). Nous voyons comment chez les gagnants de cette fameuse mondialisation, les peuples disent NON au Nord. De quel droit l’Afrique doit-elle se taire et continuer à avaler des couleuvres et mourir comme de pauvres idiots. Non, on ne peut continuer comme cela. L’Afrique a besoin de sincérité, de solidarité vraie, d’alliés. C’est pourquoi nous nous sommes investis dans le processus de Porto Alegre. Nous sommes partis avec un petit noyau de 45 personnes à Porto Alegre. Il fallait exploiter cette brèche qui s’ouvrait. Nous disons NON chacun à notre manière, en fonction de notre vécu » .

Ce n’est pas sans raison que j’ai voulu entrer en débat avec S. Smith. Dans son récent ouvrage, cet auteur évacue l’importance de l’analyse et entretient le mythe d’une Afrique qui accuse et se déresponsabilise. Il lui semble difficile de se rendre compte de l’anthropologie de la révolte dans les rues africaines. Ce double déficit suffisamment grave permet de situer et de mieux comprendre le traitement que Smith réserve au clergé congolais dans son article du Monde évoqué dans le présent ouvrage. Aucune volonté de faire la part des choses et de s’employer à une appréciation objective. C’est le propre d’un journaliste en quête du sensationnel.

 

 

 

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