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LE KASAYI AU TRAVERS CINQUANTE ANS D’INDEPENDANCE DU CONGO PDF Imprimer E-mail
Écrit par Ir. Benoit-Janvier TSHIBUABUA-KAPY’A Kalubi   
Mercredi, 08 Septembre 2010 00:00

I.INTRODUCTION

 

Mesdames, messieurs,

Chers frères et sœurs,

 

Si, j’ai accepté de prendre parole ce jour et de me livrer à cet exercice exaltant, c’est par devoir patriotique et par conviction que la consolidation de la mémoire du Kasaien contribue à faire du progrès dans la direction de la prise de conscience d’un peuple craint et haï, meurtri et rejeté par tous dans son propre pays. 

 

J’ai accepté de le faire parce que cet exercice me donne l’occasion d’ouvrir un espace de discussion, de faire une lecture, des considérations et des propositions de politologue sans naturellement m’enfermer dans une démarche « politologique » ou me limiter exclusivement à des propos d’acteur politique.  J’ai accepté de le faire, motivé simplement par le souci de participer à cette réflexion collective sur l’espace Kasaï, sur ce que cet espace va devenir ou peut devenir en ce troisième millénaire, sur ce que ce millénaire va lui apporter, peut lui apporter ou devrait lui apporter, en termes d’ajustements tant politiques, économiques, sociaux qu’administratifs. J’ai accepté, enfin, de le faire, eu égard au cadre. Je veux dire : un cadre approprié et motivant. Approprié parce que je peux faire un autre usage de la raison, un usage public donc, bien plus important aux yeux de Kant[1], puisqu'il faut que je  « sois toujours libre » et que « seul  ce type de raison peut répandre les Lumières parmi les hommes » (§ 5) ; Motivant, parce que je suis persuadé que mon exposé suscitera un débat utile.

 

Cependant, je mesure l’ampleur et la complexité du thème à développer, et, redoute le manque de temps pour pouvoir le scruter dans toutes ces facettes ; mais, lorsque je considère la qualité de l’auditoire, je comprends que l’enjeu est de scruter le Kasaï dans ses structures tant humaines que géo spatiales. Et, même alors, cela ne facilite pas ma tache et me demande d’affiner encore mon analyse et de fouiller minutieusement les ressorts multiples qui sou tendent ces deux domaines. A cet effet, je vais m’exercer à tracer une perspective historique du cheminement organisationnel et administratif de l’Espace ‘Kasaï’ pour ensuite, m’attarder un tout petit peu sur la question sensible du’ ‘Politique’, au travers des décisions nationales que des actions concrètes menées ou omises par les acteurs politiques Kasaiens eux-mêmes.

 

Lors que j’évoque le concept ‘espace’ dans mon exposé, nonobstant le fait que j’examinerai la structuration humaine du Kasaï, je songe à cet espace habermasien[2] qui veut dire, je cite : objet ou lieu  d'un  investissement  individuel  et collectif  fort, moteur  d'identifications  de  type  ethnique,  territorial  et  identitaire et qui forme  aussi  le  lieu  d'expression  d'un  attachement  émotionnel  et  culturel,  formateur  d'une histoire et d'une mémoire collectives. Par conséquent, ce  symbole identitaire  se  trouve  logiquement  au  centre  des  discours  des  acteurs  dont  l’objectif  est  sa disparition  ou  sa  privatisation.  Ceux-ci  le  désinvestissent souvent  de  ses  significations  sociales, culturelles et politiques pour l’ériger en espace abstrait et dépolitisé.

 

Mesdames, Messieurs,

Bien chers frères et sœurs,

 

Prendre la parole ce jour dans le cadre de la consolidation de la mémoire du Kasaien au sujet de son  refoulement du Katanga et des massacres lui infligés, 18 ans après,  suscite en moi une émotion énorme, et cela, pour une double raison. La première est que lorsque je prenais mes fonctions au Kasaï, deux ans à peine s’étaient écoulés  dans la chasse des Kasaiens au Katanga et que donc, j’ai eu à accueillir les derniers flots des refoulés dans l’état que tous ici se rappellent encore. La seconde est d’ordre privé. A l’instar de la plupart d’entre nous, j’ai perdu dans cette hécatombe trois membres de ma famille.  La sagesse universelle m’a appris qu’en pareilles circonstances, pleurer et gémir sont également lâches et que seule une réaction proportionnelle est réhabilitant. C’est ce que j’avais tenté modestement de faire dans le cadre de mes anciennes responsabilités et tente encore de faire en acceptant de prendre une part active à cette journée de commémoration. 

 

Ceci étant dit, je vais vous présenter succinctement ma contribution de ce jour dont les parties constitutives vous ont été indiquées en liminaire. Trois chercheurs comme moi inspirent ma présentation. Il s’agit du Géographe Kalombo Kamutanda, présent dans cette salle, de Martin Kalulambi Mpongo et du professeur Kabeya Tshikuku qui planchent souvent sur de thèmes relevant de mon domaine d’intérêt scientifique.

 

II. PRESENTATION  DU  KASAI  ET  SES  POTENTIALITES

 

Mesdames, messieurs,

Chers frères et sœurs,

 

De façon ramassée, le Kasaï physique se présente comme suit ;    

 

2.1. Les données physiques du Kasaï

 

1. Situé au centre sud de la République Démocratique du Congo, le Kasaï est constitué, depuis 1960 et après l’échec des provincettes de triste mémoire en 1962/1963, des provinces du Kasaï Occidental dans sa partie ouest et du Kasaï Oriental, à l’est. Il représente globalement 309.967 km, soit près de 7,5 pourcent du territoire de la République Démocratique du Congo dont il fait partie. Entouré au Nord par la province de l’Equateur, au Sud par le Katanga et la République d’Angola, à l’Ouest   par la Province du Bandundu et à l’est par le Maniema ; sa population totale est évaluée approximativement à 15.000.000 d’habitants, diaspora comprise ; c’est l’équivalent à  peu prés de 25 pourcent de 60.000.000 de Congolais, soit : un quart de la population totale de la RD Congo. Ce poids démographique important devient un handicap par manque de cohérence et de mobilisation propre aux majorités. Il nécessite un usage pensé et prospective, dans le cadre d’un espace du type habermasien. J’y reviendrai dans mes recommandations.

 

2.2. Du peuplement

 

2.2.1.  Le Kasaï  regroupe prés de 15 différents peuples : Luba, Kete, Kaniok, Rund, Bindi, Songye, Tetela, Kuba, Sakata, Salampasu, Mbala, Dengese, Dinga, Kele, Tempa, etc.. Généralement, ce peuplement a pris l’habitude d’être décliné en 4 groupes ethniques distincts: Tetela, Rund, Groupe-Isambo (Kuba, Tempa, Kele, Dengese, Dinga, Sakata et Mputu) et Luba (Songye, Lulua, Luba-Shankadi, Kete, Kaniok, Luba-Lubangula, Luba-Lubilanji et Bindi).

 

2.2.2. Ces communautés[3] ont un poids démographique différent, mais des origines historiques moins différenciées. Elles ont leurs « foyers » situés sur des terroirs distincts. Elles sont identifiées également par leurs parlers spécifiques, mais dont les apparentements sont accentués par des origines partagées et des brassages incessants. Dans la réalité, l’identification des peuples du Kasaï est une tâche malaisée. Il est souvent considéré comme indécent de relever les particularités de chaque peuple. Comme il est « suspect » d’opérer des regroupements entre eux. L’explication que provoquent les distinctions qu’on peut relever, aux fins de mieux identifier ces communautés, procèdent de  l’inconvénient de taire des affinités qui les flattent. D’autre part, les regroupements qu’on peut en faire, pour souligner des affinités socioculturelles, ont souvent le désavantage de rappeler des hiérarchies qui hérissent les poils, ou des conflits vécus dans le cadre d’une parenté historique plutôt mal assumée, estime Kabeya Tshikuku. Selon cet éminent professeur, la raison de toutes ces sensibilités à fleur de peau est simple. L’histoire des peuples du Kasaï est certes exempte de grandes guerres entre armées rangées. Mais elle est une trame faite, comme cela est courant entre communautés voisines, d’un mélange de périodes de paix et de razzias, des alliances de tous genres et des « trahisons » réciproques, sur fond des pactes de solidarité et des préjugés tenaces des uns envers les autres.

 

2.3. Du climat, du relief et des potentialités économiques

 

1. Le relief du Kasaï appartient aux plateaux qui forment la ceinture de la cuvette centrale congolaise. La partie Nord de la province, située au Nord du 4ème parallèle, est caractérisée par de faibles altitudes variant entre 500 et 1000 m.

 

2. Le Kasaï est  dominé par le climat équatorial dans le Nord, marqué par une longue saison des pluies, et le climat tropical humide dans le Sud, caractérisé par 9 mois de saison des pluies  et 3 mois de saison sèche. La température moyenne annuelle varie entre 18 et 28 ° C.

 

3. La flore du Kasaï est composée en partie de forêts à dominance équatoriale et de forêts galeries et savanes guinéennes.

4. Aujourd’hui, l’économie du Kasaï repose singulièrement  sur l’exploitation industrielle et artisanale du diamant et de l’or, dans une moindre mesure ; Ce qui me fait relever le caractère monogamique  de cette économie du fait que les anciennes industries d’huile de palme et de coton ont toutes fermées. Pourtant, le sous-sol de la province regorge  aussi de minerais non exploités dont: l’argile, le calcaire, la chaux, le chrome, le cobalt, le cuivre, l’étain, le fer, le kaolin, le nickel, le platine, le pétrole et accompagnateurs.

5. Les Opportunités économiques au Kasaï se situent essentiellement dans les Huileries, la Scierie, les Savonnerie, la Cotonnerie et  la Brasserie et son industrie connexe la bouteillerie. L’économie du Kasaï repose aussi sur l’agriculture, qui recourt encore aux techniques culturales traditionnelles. Plus ou moins quinze millions d’hectares arables sont disponibles et  peuvent permettre les cultures à grande échelle de maïs, manioc, riz, banane, pomme de terre, arachide, patate douce, ignames noix de palme, noix de coco, tabac , coton, ananas, haricots... Dans sa partie occidentale, le Kasaï dispose, comme vous le voyez, d’un potentiel agricole immense. Il offre en effet des possibilités de diverses activités viables : culture du cacao, de palmier à huile (pour la fabrication du savon et de tourteaux), culture de manioc et de torréfaction du café. Il y a aussi des possibilités de cultures maraîchères, de culture et de transformation du soja, la culture et la transformation de l’ananas et des agrumes en vin, en jus et confitures. 

6. L’élevage des espèces bovine, porcine, caprine, ovine, galline, palmipède et colombe produit de bons résultats au Kasaï.  La pêche peut se pratiquer favorablement dans les multiples cours d’eau de la province, à savoir le Kasaï, le Sankuru, la  Loange, la Lukeni, la Lulua, la Lodi, la lubilanji et la Lubi. Le potentiel hydroélectrique, s’il est mis en valeur, peut favoriser la transformation de l’agriculture, la réhabilitation des industries paralysées et la création de nouvelles, favoriser l’exploitation industrielle des ressources disponibles et contribuer à la réduction du chômage.  Il convient de se rappeler que le Kasaï dispose d‘une réserve importante de forêts dans sa partie Nord et nord est. Cette réserve offre des possibilités d’exploitation de bois de qualité. L’exploitation industrielle des ressources minières (le diamant, l’or, …)  et du pétrole pourrait favoriser la création de nombreux emplois et accélérer la réduction de la pauvreté dans le Kasaï.

7. Les ressources hydrologiques  sont abondantes mais insuffisamment exploitées : les Chutes de Tshala, sur la lubilanji, les Chutes Katende I (sur la rivière Lulua), les Chutes Katende II (sur la même rivière), les Chutes Shinyuku (sur le Kasaï), et les Chutes Mbimbi (toujours sur le Kasaï), constituent un potentiel hydroélectrique viable pour le développement du Kasaï.

III. Tentatives d’explication du sous-développement du Kasaï et des défis à relever

Mesdames, messieurs,

Chers frères et sœurs,

1. A l’ occasion de nos rencontres, s’il est nécessaire d’évaluer les  chances, les défis et les enjeux du développement au Kasaï, il est aussi grand temps d’examiner les décisions et actes qui ont affecté les conditions de vie des habitants de cet espace. La raison d’une réflexion en ce sens est simple; On ne peut pas, en effet, raisonnablement accepter qu’une région pourvue tel que je viens de l’indiquer plus haut, puisse sombrer dans la misère; d’autant plus qu’elle justifie des potentialités humaines les plus qualifiées du pays  et qui font preuve d’un dynamisme débordant hors terroir. Au demeurant, les congolais en général, et les Kasaiens, en particulier, sont sinistrés par un demi-siècle de gâchis et de décisions nationales irréfléchies; pourtant, ils cherchent à croire qu’eux aussi ont un destin, comme tous les hommes, et un avenir, comme toutes les nations.

 

2. Lorsque je parle de décisions irréfléchies, je pense naturellement à la nationalisation de l’union minière, à la zaïrianisation, au financement de ce que l’on a jadis qualifié d’éléphants blancs (Inga, Usine sidérurgique de Maluku, Sucrerie de Lotokila, Mushi Pentane, Voix du Zaire, CCIZ, Stations de captage et d’épuration d’eau non connectées à une source autonome d’énergie), et pour ce qui est du Kasaï, je songe au démembrement de la province entre 1962 et 1963, à l’arrestation des hommes d’affaires Kasaiens en1967, 1968 et 1969 et à leur exil forcé en dehors du Kasaï, notamment dans la prison ouverte d’Angenga à l’Equateur; je pense également à l’isolement du Kasaï avec la triste mesure d’interdiction de circulation des expatriés dans des zones minières, au refus d’accorder à l’aéroport de Mbuji Mayi, la qualité d’aéroport international alors qu’il en a les caractéristiques, à la décision stupide et malicieuse de faire traverser la ligne haute tension du courant d’Inga toute une région dans le besoin et à la marginalisation du Kasaï en ce qui concerne le bénéfice du Code des investissements et des investissements tant publics que privés, et voir même de l’aide humanitaire internationale . Je ne pourrais pas terminer cette énumération qui n’est exhaustive, sans citer les mesures du quota à l’université et de l’exclusion du Kasaien de l’armée nationale, après le coup d’état des terroristes, qui ont eu pour conséquences le refus de celui-ci d’accepter son identité, et surtout, sa propension à se refugier dans des noms d’emprunt. Ce  qui est encore plus grave, c’est que le Kasaien, à cause de cet ostracisme systémique à son égard, a en définitive haï ses propres traditions et a honte de pratiquer sa langue en public, surtout en dehors le son espace naturel. Beaucoup d’événements tragiques ont endeuillé l’espace ‘Grand Kasaï’, mais en même temps, les rencontres déterminantes pour l’avenir du Congo tout entier se sont déroulées sur cet espace.  Je laisse les soins aux historiens qui prendront la parole un jour de parcourir avec vous cette histoire digne d’éloges, mais mentionne pour les besoin de ma démonstration, la tenue, en 1959, à Luluabourg, du premier Congrès des partis nationalistes et l’organisation de la Constituante en 1964 dans la même ville. En ce qui concerne les événements tragiques, en plus de deux vagues de refoulement, il faudrait, par ailleurs, retenir les massacres de Katekelayi en 1978. Le refus des députés Kasaiens de cautionner ce nième massacre donna lieu à cette fameuse lettre de protestation de cinquante-deux pages, signée en majeur partie par les fils du Kasaï. La fondation de l’Udps procède véritablement de cette protestation. Notez aussi que le premier ‘premier’ homme politique assassiné, en fonctions, en RD Congo, est Kasaien. Il s’agit de l’illustre Patrice Emery Lumumba. Le légendaire colonel feu Mulamba Nyunyi wa Kadima Léonard mourra, aussi, rongé par un poison lui administré au cours de sa brillante carrière politico militaire. Les assassinats atroces de la RD Congo comptent des dignes fils du Kasaï, en l’occurrence, André-Guillaume Lubaya, Christophe Muzungu et Emannuel Nzuji; Ils ont été tous tués malheureusement avec le concours des frères et des sœurs du terroir.

 

3. Il est quasi évident qu’une entité n’épanouit pas les citoyens en vertu de sa localisation[4]. Mais bien grâce à la qualité des hommes et des peuples qui l’habitent, et à la quantité des ressources. Et davantage grâce au vouloir-vivre ensemble qui anime les individus et les communautés. Enfin, grâce à l’expérience et à la compétence des dirigeants, et grâce à l’énergie imaginative de ces derniers. Le vouloir-vivre ensemble conditionne la cohésion dans une entité. Il fait même davantage : il commande le choix des dirigeants sur la base de l’expérience, de la compétence et de l’énergie imaginative. Dans le contexte Kasaien, ses peuples ont, à ce jour, les uns envers les autres, des appréciations comparables à celles qu’on observe toujours entre groupes apparentés. Ils sont, tout naturellement, plus enclins à se rejeter mutuellement des torts qu’à se reconnaître réciproquement des mérites[5].

 

 

4. En clair, estime Monsieur Kabeya Tshikuku, l’échec[6] – au cours des 50 dernières années – du combat commun pour le progrès économique et social au Kasaï  a marqué les esprits sur le terrain. Il les a marqués davantage que ne l’ont fait les victoires – incontestables – de tous ces peuples sur le plan de la paix et de la solidarité. En conséquence, la responsabilité de la misère actuelle et de sa cohorte de drames quotidiens au Kasaï  est, par chaque communauté, attribuée ou à la « paresse », ou à l’« égoïsme », ou  encore à la « roublardise » des communautés sœurs, au delà des causes exogènes dont j’ai développé les conséquences aux points précédents. Des « actes criminels » et des « négligences coupables » sont souvent reprochés aux élites de ces communautés comme je viens de le démontrer au point précédent. Pour cette raison, le vouloir vivre ensemble des peuples du Grand Kasaï est, à ce jour,  particulièrement velléitaire et fragile. Fin de citation.

 

5. Pour me résumer en recourant toujours à Kabeya Tshikuku, le « vouloir-vivre ensemble » est rare dans le cœur des peuples[7]. Surtout lorsqu’ils ont été longtemps placés par force sous les mêmes institutions. L’instinct de répulsion réciproque est généralement le sentiment le plus fort, et le plus largement partagé. Rarement, les peuples s’attribuent à eux-mêmes la responsabilité des drames et contrariétés qu’ils vivent. La recherche des boucs émissaires aux alentours est une attitude et une pratique aussi vieilles que le monde. Les peuples sont plus enclins à ériger des murailles autour d’eux-mêmes, qu’à jeter des ponts en direction des voisins. Ce phénomène possède un brin d’universalité et n’est donc pas l’apanage du Kasaien; quand bien même, il faut l’avouer, il est très récurrent au Kasaï. C’est moi qui souligne!

 

Mesdames, messieurs,

Chers frères et sœurs,

 

5. Dans d’autres circonstances, j’avais été reproché d’être revenu avec force détails sur la question de l’acteur Kasaien en peignant ses trais caractéristiques ; traits qui, à mes yeux, n’étaient pas susceptibles d’aider à promouvoir le développement de notre terroir.  Aujourd’hui, j’aimerais commencer ma démonstration par la question de la jeunesse, avenir du Grand Kasai de demain. Voici par exemple ce que le résultat d’une enquête de l’ONG britannique Save the Children menée avec le concours de l’Institut national de la statistique (INS) révèle : près de 33 % d’enfants de 12 à 17 ans de la province du Kasaï-Oriental ne fréquentent pas l’école dont 13 % ne savent ni lire ni écrire. Les enfants de 6 à 11 ans ont été également ciblés: 27,3% d’entre eux ne sont pas non plus scolarisés en 2009. L’enquête de Save The Children révèle aussi que plus de 2.500 enfants ont déjà été retirés des mines sur les 4.000 ciblés. La province du Kasaï-Oriental compte près de 12.000 enfants travaillant dans les mines. L’enquête attribue la déperdition scolaire ainsi que l’exercice des activités minières par les enfants dans cette province aux mauvaises conditions de vie et à la pauvreté généralisée qui a atteint 60% de la population. Le revenu journalier moyen est estimé à 0,3 USD, précise la même étude. Ces données sont transposables au Kasaï Occidental, sans modifications substantielles. Lors qu’on reçoit les statistiques de ce genre, d’aucuns vont chercher à situer la seule responsabilité de l’Etat dans cette question. Je ne pense pas non plus le contraire ; mais, je nuance mon raisonnement et  fait la part de la responsabilité de l’Etat d’avec celle de la famille, chacun dans une proportion bien déterminée.

 

 

 

 

 

Mesdames, Messieurs,

Chers frères et sœurs,

 

Je sais pertinemment bien que le Kasaï n’a pas bénéficié depuis 1960 à ce jour, des investissements publics importants. Et, qu’au contraire, un acteur politique Kasaien relevait avec fracas au Parlement national, en 1978 déjà, qu’une injustice flagrante était instituée en permanence vis-à-vis du Kasaï dans le Budget national d’investissements. Notez, par exemple, qu’à l’époque dont je parle, la privilégiée province de l’Equateur, venait en première position avec 34 % des crédits prévus, le Kasaï Oriental dans le peloton de queue espérait 11 %, tandis que le Kasaï Occidental ne pouvait espérer que 1,1% de crédits. Si les chiffres ci-dessus ont évolué, ils l’ont été en ordre de grandeur et non en proportion. Cependant, le paradoxe de l’ostracisme vis-à-vis du  Kasaï est qu’au cours des mêmes cinquante années d’indépendance, l’espace ‘Grand Kasaï’ a fourni six premiers ministres du Congo contre  cinq de l’Equateur, quatre du Katanga, cinq du Bandundu, un de la province oriental, un du Kivu et aucun seul du Bas-Congo. On est en droit de se demander ce qui s’est passé pour que, malgré cette présence continue dans les institutions de l’Etat, l’on soit toujours marginalisé ?

 

Ma réponse ne va certainement enchanter certains ; mais, je suis convaincu, avec un peu de recule, que le Kasaien a été marginalisé à cause du Kasaien lui-même. Nous ne pouvons pas cinquante ans après continuer à nous voiler la face. Non plus, nous n’avons pas le droit de refuser de nous appliquer un devoir d’inventaire interne, si nous espérons aborder les prochaines cinquante années avec efficacité. Fort de ma modeste expérience de terrain, je vous présente, ci-dessous, mon constat définitif en quatre points :

 

Mon premier constat est que le Kasaien est un peuple ouvert et expansionniste. Ce trait de caractère le conduit à ne pas aimer d’avantage son terroir et à se sentir à l’aise partout ailleurs, alors que dans d’autres cultures, c’est le contraire qui est ressenti. Très peu de non Kasaiens construisent au Kasaï, tandis que le Kasaien construit partout ou il s’installe. Le Katanga, par exemple, est à trois quart construit avec les bras et le génie des têtes Kasaiennes. Malgré les deux vagues d’expulsion du Katanga, le Kasaien attend, comme le disais jadis nos parents installés dans cette partie du territoire national, que la cheminée de la Gécamines s’écroule pour qu’ils quittent cette province. J’ai entendu aussi ces mêmes parents dire qu’en allant ailleurs, on allait ku « Tchizungu ». La conséquence de cet expansionnisme Kasaien est que le Kasaï se vide de son ‘Elite’ et de sa main d’œuvre qualifiée qui se confinent en travail d’experts et en une sorte d’assistance technique ailleurs. Les quelques téméraires hommes d’affaires restés sur place, généralement trafiquants de métier ou commerçants généralistes, se débrouillent comme ils peuvent et rechignent souvent à se faire assister par des personnes qualifiées, oubliant que le détenteur du capital ne doit nécessairement pas s’improviser gestionnaire de son entreprise. Que dire, par ailleurs,  du ‘Tchitantchisme’ ?

 

Mon second constat est que le Kasaien est le rare citoyen congolais dont la culture est rigoureuse, je dirais même rationnelle. Cependant, je vois que malgré l’irrationalité des autres cultures congolaises, leurs propriétaires savent ce qu’ils en font ; alors que le Kasaien ne sais pas à quoi lui sert sa rationalité. C’est dire, en d’autres termes, que les autres savent faire usage du relativisme dans la vie, au moment où nous nous accrochons à l’orthodoxie béate par moment.

 

Mon troisième constat est que le Kasaien fait plus confiance à l’étranger qu’à son frère. Le fonctionnaire non Kasaien affecté dans nos deux provinces se voit affublé facilement des surnoms flatteurs et reçois en cadeau la frêle jeunesse de nos sœurs, la plupart du temps comme deuxième Bureau. Pendant ce temps, nos jeunes filles de la diaspora clament tout haut qu’elles peuvent épouser tout le monde, sauf un Kasaien. Bien sur, une fois de plus, la rigueur de nos coutumes est rejetée dans un cas et redoutée dans l’autre. Rassurez-vous, je ne renoncerais jamais à nos coutumes, mais, je milite en faveur de leur vulgarisation, et surtout, de leur dépoussiérage stratégique, sans céder à quoi que ce soit sur tous ce qui est positif ; les enjeux d’une action ou d’une entreprise en vue primant sur toutes les autres considérations.

 

Mon quatrième constat est que le Kasaien décrète des idées qu’il n’assume pas jusqu’au bout. En fait, il est un bon parleur et non un homme d’action. A l’ouverture démocratique en avril 1990, le Kasaï est la première région du pays à mettre sur pieds des ‘Conférences de développement’ dont les bilans ne sont toujours pas connus ce jour. Dans cet ordre d’idées, le ‘Grand Kasaï’, ingénieuse invention du Kasaien ne quitte pas le stade des incantations oratoires et des rencontres festives sans projets communs. Les deux provinces constituant le Grand Kasaï n’ont pas d’organes inter régionaux de développement et encore moins des infrastructures communes d’appui au développement. Au contraire, on se plait, par exemple, à installer deux brasseries de même nature dans un espace économique réduit et on ne songe pas à mettre sur pieds des institutions de crédits et d’investissements pour capturer des masses importantes d’argent thésaurisé qui alimentent l’économie informelle au détriment de l’assiette fiscale.

 

V. Conclusion

 

Mesdames, messieurs,

Bien chers frères et sœurs,

 

Je vais me permettre une conclusion générale dépassant  le cadre de la réflexion de ce jour et prendre position sur la question du développement en Afrique, 50 ans après. En effet, dans la mentalité de l’occident l’Afrique demeure une réserve de matières premières, agricoles et forestières, minerais et pétrole, allant de paire avec un faible niveau technologique et industriel et une fuite des forces vives et de la jeunesse vers l’Europe. Cette extraversion profite avant tout aux sociétés multinationales, sans retombée sur le niveau de vie des habitants. On assiste, en Afrique, au Congo et au Kasaï, à une « ONG isation » pour suppléer les déficiences des services publics, structurant la société civile, mais privant l’état de ses fonctions. Idéologie du développement, monde des experts et des coopérants : le modèle est celui de l’occident.   Eu égard à ce qui précède, mon interrogation habituelle a toujours été celle de savoir si les causes externes suffisent t- elles seules à expliquer la situation actuelle du continent et de nos régions et de connaitre quelle est la part de l’interne ? Une abondante littérature existe sur ce « retard »   alors que les analyses systématiques africaines sur les causes internes sont inexistantes. Ma réponse résumée est qu’il faut transformer notre façon d’être !

Tenez ! Mépris des productions locales, place des élites dans la prédation de ressources, comme relaie à l’occident ou maintenant à la Chine et à l’Inde ; Les Etats Africains sont emprisonnés dans des logiques de court terme, alimentaires et individuelles, sans implication dans ses responsabilités publiques, voir contre elles.  Au terme des 50 ans d’indépendance, l’Afrique reste confrontée  à sa dépendance, auprès de ses anciennes métropoles mais également des bailleurs de fonds. Ce type de relation  aliène  tout modèle de développement propre à l’Afrique et à sa culture,  qui devrait pouvoir  intégrer « modernité » et « tradition ».

La vraie décolonisation passe par le rejet de l’état de type Européen : la question est donc politique et la réponse Africaine. Au demeurant, la Culture n’est ni un frein, ni une composante secondaire du développement, elle est son essence même. Le Développement ce n’est pas seulement la croissance, mais également l’accès à une existence intellectuelle et spirituelle satisfaisante ; ce n’est pas seulement avoir plus mais également être mieux. La dynamique interne de chaque société doit donc être respectée. Le leadership des programmes doit être confié par les bailleurs aux compétences locales, ainsi que les procédures administratives et financières adéquates doivent être mises en place. Pour cela il faut que les projets, dès leurs conceptions, intègrent la gouvernance et la réforme de l’état. Il faut construire sur du long terme un partenariat multiple entre Gouvernements,  société civiles, bailleurs, Organisations non gouvernementales, en se concentrant sur les administrations décentralisées, et en prenant en compte prioritairement les besoins de base des populations ; soins, éducation, nutrition…L’Inde  et la Chine ont  su allier la tradition à la modernité, développer l’école et l’enseignement  en s’appuyant sur leur propre langue, créer des Etats-Nations   et se sont approprié la science et la technologie..

Je pense enfin qu’il faudrait  pour le Kasaï:

 

Primo : mener dans le cadre des mouvements associatifs et des partis politiques, des campagnes de réarmement moral et de reconversion des mentalités en vue de revisiter  nos valeurs traditionnelles.

 

Secundo : rebâtir  le système éducatif dans le sens de la professionnalisation, de la promotion des arts, de l’esprit créatif, et, de  la solution aux problèmes de notre environnement immédiat. Ici,  se replier sur soi ou se confiner dans des petits métiers est une gageure ; opter pour un système d’enseignement utile et ouvert est un investissement  indispensable.; un enseignement de métiers et des arts qui formatent l’esprit ; esprit de créativité et d’innovation ; bref, un esprit d’entreprendre.

 

Tercio : faire du Kasaï, une puissance agricole et technologique au centre du Congo et faire un pas de coté par rapport à la vision anachronique véhiculée par les effets d’annonce. La décentralisation et, plus tard, le fédéralisme nous aiderait à y arriver si nous combattons résolument les handicaps relevés ci-dessus.

 

Quarto : construire un véritable ‘espace Kasaï ’, identifiant et vivifiant et non un espace ‘autarcisant’, en vue de défendre les intérêts de ses peuples et de promouvoir les valeurs qui sont les nôtres ; les valeurs d’humanité, d’excellence, de justice et d’amour du travail bien fait.

 

Je vous remercie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Qu'est-ce que les Lumières ? La réponse de Kant. Extrait du Les (...) contemporaines. http://www.lescontemporaines.fr - Articles -  Philosophies -  Philosophies modernes - Date de mise en ligne : vendredi 26 décembre 2008 En 1784, Kant publie dans le Mensuel berlinois une réponse à la question : Was ist Aufklärung, c'est-à-dire qu'est-ce que les Lumières ? La réponse de Kant est que les Lumières correspondent à la sortie de la minorité. Autrement dit, l'époque des Lumières (XVIIIe siècle), du moins l'époque de l'accession aux Lumières corrige Kant, se caractérise comme ce moment où l'homme commence à oser penser par lui-même. Le peuple est la masse qui est dirigé par ses tuteurs.

 

 

[2] L'ouvrage du philosophe Jürgen Habermas (né en 1929) intitulée L'espace public : archéologie de la publicité comme dimension  constitutive de la société bourgeoise [1963] va nous permettre de comprendre cette idée. Dans cet ouvrage, Habermas décrit « le processus au cours duquel le public constitué d'individus faisant usage de leur raison s'approprie la sphère publique contrôlée par l'autorité et la transforme en une sphère où la critique s'exerce contre le pouvoir de l'État ». Ce processus de publicisation date du XVIIIe siècle, autrement dit du siècle de Kant et plus généralement des Lumières. Un public est tout autre chose. Il faut lier cette notion à la notion de « publicisation ». Le peuple devient un public lorsqu'il peut accéder à l'information et aux idées qui circulent dans son pays.

 

[3] Kabeya Tshikuku : Découpage Administratif et Perspectives de la société Kasaienne, in Manssanga et site du Potentiel, 2008 et 2009.

 

[4] Idem

[5] Idem

[6] Idem

[7] Idem

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