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La dé-re-baptisation d’Esisi (Extrait de La Déportation d’Esisi, fiction romanesque de TEDANGA I.B., bientôt sous presse) PDF Imprimer E-mail
Écrit par Administrator   
Mercredi, 11 Octobre 2006 17:18

Le navire demeure à l’ancre et, pour les ultimes consignes, on rassemble les esclaves ramenés de l’autre côté de l’eau. Par la suite, on décharge la cargaison humaine pour la remettre aux marchands d’esclaves en vue de sa vente aux enchères. En attendant le début des opérations, on parque la marchandise dans une grange.

 

 

Tous les esclaves revêtus de toile de chutes d’emballage sont enchaînés pour les empêcher de tenter de fuir ou de se suicider en exécutant un grand et définitif plongeon. On les numérote déjà, on les repère, on les répertorie, on les mesure, on les ethnographie : tous les renseignements (origine géographique, taille, défauts physique, taille, poids, valeur marchande …) sont consignés sur des fiches pour être mis à la disposition des acheteurs éventuels.        

A l’arrivée d’Esisi et des autres esclaves en Amérique, le marchand leur fait passer la visite médicale obligatoire avant de les présenter à ses clients. Tous palpent la consistance de leurs biceps, les examinent avec un air d’importance et veulent se les approprier au point que la valeur marchande de certains d’entre eux grimpe subitement. Cette valeur se mesure à leur aspect physique, à leur utilité et à leur efficacité telles que décrites par le marchand. Traités en cheptel, les esclaves doivent se laisser examiner de bonne grâce.

C’est un jour tristement historique pour le roi des Ndεngεsε Bolamba. Esisi maudit le hasard malheureux qui fait qu’il soit conduit en Amérique comme prisonnier et esclave, ce hasard qui fait qu’il soit devenu vendable et achetable à gré.

Avec son visage peint d’un sourire d’autosatisfaction et son cou cramoisi, George Marley, riche et vieux planteur de Blacktown, est vêtu d’un pantalon d’un blanc éclatant et d’un veston croisé bleu marine qui va avec sa petite bedaine. Il a des mains de vieillard, tavelées de « fleurs de cimetière » ainsi que des joues roses et enflées, tissées d’un enchevêtrement de veinules. Se plaisant à jouer les vieux de la vieille qui en ont vu et qui en verront encore, George Marley suit attentivement les enchères. De grande taille, avec ses hanches de femme et empreint d’une bonté navrée, il a une moustache, un bouc entièrement blancs et un crâne bronzé entouré d’une couronne de cheveux gris où se tortillent encore quelques cheveux. Malgré des rides profondes qui barrent verticalement son front, il est assez beau et a grand air. Il semble même allègrement parti pour le centenaire.

Avec ses poils dans les narines, le vendeur d’esclaves est expérimenté : cela fait dix fois que, mandaté par des armateurs négriers puissants, il vient à Blacktown pour réaliser cette transaction. Pour la seconde fois, George Marley fait affaire avec lui. Le vendeur recommande Esisi particulièrement en le présentant non pas comme un béni-oui-oui, mais comme un vigoureux homme fiable, de sérieux et de poids. Ainsi présenté comme un homme de ressource doublé d’un homme de cœur, Esisi devient un des esclaves estimé à un prix élevé et c’est à ce prix que ce vieux planteur décide de l’acheter. George Marley  entend l’utiliser comme factotum au service de sa famille.

Esisi observe que nul ne songe à tirer au clair son identité, ni à l’interroger sur sa pensée, son pays ou sur sa famille ne serait-ce que par principe. On le traite comme un nouveau-né. Il rit à cette idée sous cape - mais sans plaisir évidemment. Aussitôt, on lui impose, en lieu et place de ses propres noms, deux  noms « Arnold Marley», appellations dont son atavisme anthroponymique ne connaît ni l’origine ni la signification linguistique. On le métamorphose en l’habillant sommairement « en étranger ». Dans cette contrée qui n’a pas foi au Dieu des Nègres, on ne regarde pas par mécréance à l’altérité de l’Autre. C’est trop que de demander à un esclavagiste de regarder à l’altérité de l’Autre et de savoir par principe comment il s’appelait chez lui avant de devenir captif. On ne voit pas plus Esisi que s’il n’existe pas. Traité comme un irresponsable, il a l’impression de retomber en enfance dans ce pays où aucune conversation n’est possible puisqu’il ne comprend pas leur langue et qu’ils ne comprennent pas la sienne. Ses noms, ce sont encore comment ? Anol… quelque chose. A Bͻsεngε, on l’aurait assimilé à un drolatique de nom d’oiseau. Nul ne se soucie de lui. Le Maître parle et c’est tout. Esisi saisit déjà qu’en tant que captif, il va vivre en permanence avec un sentiment d’insécurité ontologique. L’esclave comprend en partie ou ne comprend pas du tout et cela indiffère : c’est un non-événement. On ne lui laisse même pas le temps de se familiariser avec les conditions locales. Cet état de fait ne dérange personne. Cela explique pourquoi de nombreux esclaves souffrent des troubles psychiques : ils ne digèrent pas les contraintes et les pressions culturelles et ségrégationnistes qui s’abattent sur eux. Ainsi, avec sa violence symbolique, le geste grotesque d’exclusion et d’expropriation onomastique secoue fortement Esisi qui comprend déjà qu’il devra s’en arranger pendant des éternités.         

Avec une irréaliste prémisse bien démocratique et consterné par les façons des Blancs dans leur rapport au prochain, il répète invariablement en pensée :

On a changé mon nom sans me consulter et sans que je ne comprenne pourquoi!

Le natif de Bↄsεngε est donc devenu une marchandise vendable et achetable à gré. George Marley le confie à son argousin, un molosse plutôt repoussant chaussé de bottes éculées et coiffé d’un chapeau troué. Lourd de nuque, cicatrices d’acnés et épaules tombantes, crâne sillonné de veines et large comme un delta, cet individu dont la main gauche manque un pouce dévisage le captif nouveau venu avec un dégoût chargé d’une haine inexplicable. On croirait qu’en apercevant Esisi ce négrier de la sous-traitance entrevoit le diable en personne ou qu’il contemple un tas d’immondices. Cela ne peut que déplaire particulièrement au Bↄsεngois. Ce dernier flaire à présent une mauvaise odeur et se dit que ce doit être ce molosse qui sent ainsi la bouche d’égout. L’homme a une voix qui oscille entre le baryton et le braiment d’âne. Il appelle Esisi un coup John, un coup Bobby, un autre coup Teddy sans jamais tomber sur le bon prénom choisi par le maître lui-même. Esisi se demande s’il a une tête à mériter toutes ces appellations. Il ne tardera pas à découvrir bientôt qu’il n’a plus aucun droit, à part le droit au travail étendu : douze heures par jour pour à peine une pitance de survie.

 

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