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UNE PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE CONGOLAISE, Revisiter le passé de la RDC dans la perspective d’une nouvelle indépendance PDF Imprimer E-mail
Écrit par Kä Mana   
Lundi, 29 Mars 2010 20:03


J’envisage ici de porter un regard d’ensemble sur l’histoire de notre pays et de dégager de son sein les conditions de notre nouvelle indépendance. Sur la base des leçons que cette histoire nous permet de tirer de ses expériences les plus profondes et des fibres les plus intimes des forces qui s’y sont affrontées, je voudrais montrer comment nous pouvons aujourd’hui faire rêver le futur de notre nation, avec une stratégie globale pou changer notre destin comme communauté historique et sociale.



 

L’invention léopoldienne du Congo et sa signification maintenant

 

Nous avons tendance à trop souvent l’oublier aujourd’hui : notre pays est une création d’un Roi belge, Léopold II. Notre territoire a été unifié par lui, notre existence comme peuple a été décidée par sa volonté, notre sort a été fixé par ses désirs et ses intérêts. A la fameuse Conférence de Berlin qui a définitivement scellé notre existence comme trame collective dans une géopolitique du partage de l’Afrique par les puissances coloniales, c’est ce Roi qui nous a inventés dans un mensonge historique génial : il nous a déclarés Etat Indépendant du Congo (EIC) au moment même où il nous unifiait comme peuple d’esclaves. Notre pays, c’est, en profondeur, ce mensonge originel.

Nous avons aussi tendance à oublier une autre réalité : un tel système de mensonge ne pouvait pas structurer la vie d’un peuple sans que celui-ci ne réagisse en affirmant la vérité de sa liberté contre le système d’esclavage. Tout au long de l’ère léopoldienne, le Congo a été un territoire de résistance, de révolte et d’engagement dans des stratégies de lutte pour son humanité. Malgré les répressions féroces, et une coercition implacable, les populations firent germer des actions de ce que l’on appellerait aujourd’hui la désobéissance civile et la contestation non-violente. Elles forgèrent des personnalités dont la résistance farouche au système en place entraîna ce qu’il faut bien appeler des crimes contre l’humanité de la part du pouvoir léopoldien. De cette résistance congolaise comme vérité fondamentale de la vie de notre nation, nous n’entendons pas beaucoup parler aujourd’hui. Pourtant, si le pouvoir léopoldien a dû incendier des villages, couper les mains aux hommes et aux femmes sans défense, torturer les populations et pendre sans états d’âme des représentants du mouvement social du refus de l’esclavage dans son action destructrice sur le territoire de nos aïeux, c’est le signe qu’il a existé en ces temps-là un Congo rebelle, dont les habitants croyaient aux valeurs de la liberté et cherchaient, même dans la fuite, à montrer à quel point l’homme congolais savait que l’humanité de l’homme n’avait rien à voir avec l’oppression en place, ni avec le soutien que certains compatriotes attachés au système oppresseur lui apportaient dans l’exploitation de notre territoire.

Ces collaborateurs congolais du système léopoldien furent une force sans laquelle ce système ne pouvait pas réussir. La mémoire de ces hommes aussi a tendance à être occultée dans le discours public congolais sur l’Etat indépendant du Congo, un discours historique qui ne marque pas encore notre imaginaire avec des grands noms des martyrs, des beaux récits de révolte et des faisceaux de hauts faits pour fertiliser notre volonté d’indépendance dans le monde d’aujourd’hui. On a tendance à parler globalement des crimes de Léopold II ou de l’holocauste oublié durant son régime au Congo, sans montrer dans quelle mesure le système a pu compter sur des Congolais qui l’ont fait fonctionner et dont l’existence doit aujourd’hui être au cœur de notre réflexion un élément majeur de la transformation de notre conscience de nous-mêmes.

Je veux dire que nous ne pouvons pas conduire aujourd’hui une réflexion lucide et saine sur les exigences de l’indépendance de notre pays si nous ne mettons pas en lumière l’idée fondamentale que la structure de l’EIC comme système donne déjà à nos efforts de pensée. A savoir qu’il existe trois champs de combat nécessaires chaque fois qu’un peuple est appelé à lutter pour son indépendance :

le combat contre le mensonge idéologique dans tout système de domination, d’exploitation et d’oppression ;

le combat contre toutes les forces locales de collaboration systématique et énergique à ce système ;

et le combat pour l’émergence et la constitution des forces de résistance en vue mettre du sable dans le système du pouvoir destructeur et d’en gripper les mécanismes, à travers des stratégies de résistance et de révolte, au nom de la liberté et de toutes les valeurs d’humanité.

Si nous voulons aujourd’hui comprendre les exigences de notre indépendance face à l’avenir de notre nation, le triple combat qui se dégage de l’ordre léopoldien devra constituer l’un de nos héritages psychiques fondamentaux. Il devra nous faire comprendre qu’il n’y a pas d’indépendance possible tant qu’un peuple adhère à l’idéologie d’un système oppressif, tant qu’il trouve en son sein des hommes et des femmes pour soutenir cette idéologie, et tant qu’il ne développe pas en lui-même des mécanismes et des stratégies pour affirmer sa liberté et sa force d’humanité avec des énergies fondamentales d’alternative globale.

Au fond, une telle conscience permet de comprendre où était la faiblesse capitale de la société léopoldienne au Congo : c’était une société divisée contre elle-même, structurée par un manichéisme qui exigeait que l’on soit pour ou contre le pouvoir en place, que l’on soit avec lui ou contre lui, dans une posture soit d’acceptation du joug imposé par le système dans des conditions d’esclavage, soit de refus de cet esclavage au risque d’être torturé ou de perdre purement et simplement sa vie. Ce manichéisme sociologique a structuré les mentalités et fragilisé la vie des populations : il a cassé toute possibilité pour elles d’être vraiment capables de s’unir autour d’un nouveau projet de liberté contre le système.

 

 L’Homme congolais et l’ère coloniale belge : la tragique continuité

 

Lorsqu’en 1908, le souverain belge lègue son Etat Indépendant du Congo à son pays, la Belgique, la structure profonde du fonctionnement du territoire congolais ne change pas vraiment. Le mensonge par lequel l’ordre léopoldien nous a créés va prendre une nouvelle forme. Au lieu d’être vus tels que nous étions, c’est-à-dire une colonie d’exploitation destinée peut-être à devenir un jour une colonie de peuplement pour la Belgique, nous fûmes présentés comme un peuple à civiliser et à sauver à travers une mission de splendeur par laquelle nous serions transformés en êtres humains véritables, sortis des ténèbres de la sauvagerie pour entrer dans les lumières d’une modernité politique et religieuse. Tout au long de la colonisation belge, ce mensonge forgea notre personnalité de colonisés dans nos rapports avec les colonisateurs : ceux-ci comme nous-mêmes, nous eûmes ensemble foi dans cette construction idéologique devenue vérité sociale structurante.

Face à cette idéologie, la société congolaise eut la force et le courage de sécréter des grands mouvements de résistance et des révoltes qui nous sont beaucoup plus connus aujourd’hui. Notamment : le kimbanguisme, le mouvement spiritualo-politique Kitawala, les associations culturelles socio-ethniques comme l’ABAKO, les groupes d’intellectuels éclairés comme celui de la Conscience africaine et les forces politiques progressistes comme le MNC, qui développèrent une nouvelle vision congolaise du Congo. Il eut ainsi une véritable ébullition intellectuelle, spirituelle et culturelle dont le limon constitue également notre héritage de fond. Un souffle qui peut, aujourd’hui encore, nous aider à percevoir les exigences de notre indépendance avec lucidité.

Ce souffle a eu contre lui les collaborateurs locaux du système colonial, ceux sans qui ce système n’aurait pas pu tenir de 1908 à 1960. Leur collaboration a été l’huile du moteur de la colonisation belge, avec cette structure particulière que fut l’invention de la classe de congolais « évolués », socle sur lequel une certaine mentalité de soumission et de conformation au pouvoir en place a pu formater toute la population. L’éducation ayant été totalement consacrée à ce formatage, on comprend pourquoi les idées d’indépendance et d’autonomie n’ont pu progresser que lentement, très lentement, au Congo belge. Et elles n’ont pu s’imposer que parce qu’une évolution lente a pu s’opérer dans la tête des élites qui ont finalement adhéré aux intuitions et aux impulsions des forces locales de résistance et de révolte. Forces dont la dynamique était devenue une vraie machine de résilience exigeant « l’indépendance totale et immédiate » contre les idées gradualistes propagées par le pouvoir colonial.

 On peut voir que la structure profonde du fonctionnement de la société n’a pas changé entre l’ordre léopoldien et l’ordre colonial : même ferveur du mensonge idéologique, même présence massive des collaborateurs zélés pour la perpétuation du système, même vitalité orageuse d’un courant de résistance, de révolte et de résilience.

A partir de cette réalité, il est manifeste que la lutte pour une nouvelle indépendance congolaise ne peut être qu’une lutte engagée contre la structuration profonde de l’ordre de domination : combat contre une idéologie légitimatrice d’un système d’oppression et d’exploitation, combat contre l’esprit de soumission et de conformation que le peuple développe face à l’oppression, combat pour la constitutions des forces alternatives conscientes des enjeux de la liberté comme cœur et levier des valeurs d’humanité.

 Ce combat a d’autant plus de raison d’être que la société coloniale a souffert de la même pathologie que la société léopoldienne de l’EIC : elle s’est constituée d’emblée comme une société divisée contre elle-même, avec les forces dominantes belges et leurs collaborateurs locaux d’un côté, et les forces de la résistance et de la révolte congolaise de l’autre côté. Il y a eu ainsi une structure manichéenne qui a fait de l’indépendance l’enjeu crucial d’une lutte gigantesque, du type vraiment mythologique, avec des forces du bien convaincues de lutter contre les puissances du mal dans un Harmaguedon explosif et implacable. Le système ne pouvait que s’écrouler, à plus ou moins terme, faute de fondations solides.

 

 Quand vint l’indépendance néocoloniale

 

Lorsque notre pays accède à l’indépendance, la structuration profonde de l’ordre social ne va pas changer vraiment. Malgré une large prise de conscience du fait que l’ère léopoldienne et la période coloniale nous avaient littéralement inventés non pas comme hommes libres et comme être humains civilisés, mais comme esclaves et comme bêtes de sommes, nous nous précipitâmes pour noyer cette découverte en un nouveau mensonge. Celui-ci pris le nom d’indépendance, grand masque pour l’état de néo-colonisés qui fut le nôtre pendant cinquante ans.

Toute la longue période de la dictature mobutiste entretint ce mensonge-là. Mobutu prit vigoureusement le soin de bâtir son propre mythe et sa propre légende idéologique en se déclarant comme notre vrai libérateur. Il se proclama bâtisseur d’une nouvelle nation dont il était le timonier et l’emblème de puissance. Nous crûmes en cette liberté, nous crûmes en cette puissance, nous crûmes en l’unité bâtie par un homme providentiel doté des pouvoirs exceptionnels et extraordinaires qu’il semait dans notre imaginaire social.

En réalité, l’homme providentiel n’était qu’un agent patenté du néocolonialisme. Sa grande nation unifiée n’était qu’une mystification sous laquelle grondaient des identités tribales meurtrières, malgré quelques réussites économiques et sociales qui donnèrent le change à beaucoup d’entre nous sur l’état réel du régime mobutiste. C’était, au plus profond de nous, un royaume divisé contre lui-même.

 Il l’était aussi parce que, face au mensonge du système mobutiste qui parvint, avec le Mouvement populaire de la Révolution (MPR), à créer une réelle masse populaire pour l’adulation du chef et le soutien clair à ses ambitions grandioses pour le Congo, une dynamique de fond dans la résistance à la dictature a continué à lutter pour l’indépendance véritable. Sans succès apparent, d’ailleurs. On peut interpréter la guerre de Pierre Mulele et son maquis dans ce sens-là. On peut aussi interpréter certaines tentatives de coup d’Etat contre Mobutu dans le même sens. L’UDPS comme parti anti-mobutiste s’inscrit également dans cette même mouvance. Les révoltes des étudiants contre le régime en place ont eu la même signification pendant cette période de plomb, sans aucun doute.

A cette période, en pleine guerre froide, l’arrimage de notre pays au système occidental ne permettait pas aux forces de contestation du régime d’imposer leur vérité au plan mondial. Le régime était soudé aux maîtres du monde d’une manière telle que toute remise en question de son fonctionnement était soupçonnée de faire le jeu du communisme et de ses menaces sur ce que l’on appelait en ces temps-là le camp de la liberté. En plus, la fascination de la rhétorique du régime et l’aplomb du chef donnait l’impression à l’ensemble de la population que le mobutisme, avant ses dérives dans la crise économique et sociale, était une possible voie du salut. Le brouillage était tel que toute approche manichéiste de la situation congolaise ne passait pas comme une analyse scientifique sérieuse de l’état du pays. Il a fallu que le mur de Berlin tombe et que la mondialisation s’installe comme système pour que tout le monde prenne enfin la mesure de ce que fut la substance du régime mobutiste : un régime qui n’était pas une simple dictature néocoloniale, mais une machine à détruire l’humain et un royaume profondément divisé contre lui-même, c’es-à-dire fragile sous sa fausse idéologie de l’unité nationale. Une fois son mensonge mis à nu, la machine du régime se grippa et la vérité de l’opposition pu alors se faire voir et se faire entendre dans ses propres ambitions : celles d’une volonté d’alternative.

Malheureusement, cette alternative ne vint pas par la voie de la Conférence nationale qui voulait une démocratie créative et une gouvernance responsable, mais par celle de la guerre, dans les fureurs et les bourrasques de l’effet boomerang qu’eut le génocide des Tutsi au Rwanda dans l’ensemble de la région des Grands Lacs.

 Sur cette période de notre histoire, la structure de la lutte pour l’indépendance apparaît la même qu’aux périodes précédentes : débusquer le mensonge idéologique dans ses principes légitimateurs et falsificateurs ; mettre en lumière et attaquer les mécanismes de collaboration et d’appui des forces locales à la pérennité du pouvoir quand il est oppresseur ; développer, organiser et promouvoir les énergies sociales alternatives pour une transformation sociopolitique en profondeur.

 Ici aussi, il s’agit d’un héritage précieux pour penser l’avenir de l’indépendance de notre pays. Un héritage qui doit nous faire voir à quoi un royaume divisé contre lui-même en profondeur finit toujours : à une implosion catastrophique, malgré les services de renseignement, de sécurité, de torture et d’assassinat systématique d’opposants.

 

Après Mobutu, les nouvelles ténèbres


Aujourd’hui, nous devons revisiter cet héritage parce que l’après-Mobutu n’a pas mis fin à la structure profonde de notre histoire depuis le régime léopoldien. Le mensonge est resté le même au cœur des violences qui ont empiré depuis la chute du Chef-Léopard. Nous avons naïvement cru avoir été libérés de la dictature de l’homme de Gbadolite et de ses crimes alors que commençait seulement, avec l’AFDL, une nouvelle période des cruautés psychiques, sociales et politiques de toutes sortes, de tous bords et de tous gabarits. La libération promise et exaltée partout prit la forme d’un cauchemar pour nos populations, dans un destin de détresse infinie et de désespoir dont nous avons du mal à nous défaire. Au fond, les maîtres du pays après Mobutu nous créèrent dans leur propre mensonge, dans leur propre mystification, dans le flou de leur propre perfidie : ils affirmèrent construire un Congo nouveau, prospère et inventif au moment où ils nous plongeaient dans le chaos des destructions de notre être et nous livraient, pieds et poings liés, aux aventures prédatrices de leurs alliés et aux appétits de « petites mains du capitalisme », comme on dit de plus en plus aujourd’hui.

Contre tout cela, beaucoup de force de résistance et d’alternative ont élevées la voix et ont cherché à faire voir à quel point la situation de guerre depuis la chute de Kinshasa en 1997 a instauré un chaos contre lequel il faut s’organiser pour inventer un nouveau Congo. Ce chaos, c’est la culture de la guerre, du crime, de l’impunité, de « la banalisation de la mort », pour reprendre l’expression d’une publication de Pole Institute. Pourtant, ce chaos congolais semble arranger beaucoup de personnes à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, depuis les milices qui vivent du crime jusqu’aux forces de la MONUC dont la présence au Congo est devenue un « job sûr » et fort lucratif. Adhérer ainsi au chaos, malgré son caractère nuisible et destructeur pour les populations, c’est faire crédit à ce que l’aventure de l’AFDL et des conflits qu’elle a créés, ont fait du pays : une ruine psychique des populations maintenant accoutumées à vivre dans un système qui les divise contre elles-mêmes et les condamne ainsi à détruire leur propre vie.


Pour que la Troisième République invente une nouvelle indépendance


S’il en est ainsi, on comprend que le destin de la Troisième République et de sa vision de notre nouvelle indépendante dépendra de notre capacité à détruire en nous, Congolaises et Congolais, depuis le sommet du pouvoir qui nous dirige jusques dans les fibres les plus intimes de nos populations, les germes, les principes, les symptômes et les manifestations d’un royaume divisé contre lui-même. Je veux parler de notre capacité à lutter contre les dérives des mensonges idéologiques. Je parle aussi de notre force à nous insurger ensemble contre les mécanismes qui produisent les manichéismes sociaux les plus nuisibles, où deux camps chercheraient à s’affronter l’un comme le camp du bien, l’autre comme le camp du mal. Je parle enfin des possibilités qu’il y aurait à construire des alternatives crédibles qui s’affirment non pas contre d’autres forces qu’elles veulent détruire, mais pour un nouveau projet de société qu’il est possible aux Congolais et Congolaises de bâtir ensemble à partir d’un même socle des valeurs d’humanité, au-delà de tous les conflits et de tous les débats contradictoires qui font partie de la vie d’une société démocratique saine, décente et normalement constituée. J’appelle cela l’éthique de la convivialité responsable.

Je ne suis pas encore sûr que la Troisième République dans laquelle nous sommes censés vivre maintenant nous ait faits évoluer vers le stade d’incarnation politique et socioculturelle de cette éthique fondamentale, point de départ pour la nouvelle indépendance de notre pays, à mes yeux. Je ne suis pas sûr qu’elle nous ait fait comprendre vraiment cette exigence qu’un regard lucide sur notre histoire nous permet de voir dans la clarté de la pensée, cinquante ans après notre accession à l’indépendance. Je ne suis pas sûr qu’elle soit devenue un espace capable de nous sortir de l’imbroglio AFDL et de ses conséquences. Je ne suis pas sûr que l’ordre démocratique et la paix relative dont ses princes aiment parler partout dans le pays aujourd’hui ne sont pas un nouveau masque qui cache des redoutables réalités sur lesquelles nous n’osons pas ouvrir les yeux au Congo. Notamment : l’implosion intérieure du pays en des identités tribales qui ne se font plus confiance, la mise sous tutelle internationale de la politique et de l’économie congolaises, les dissensions dangereuses entre les différentes factions qui sont aux commandes de l’Etat, l’énorme faiblesse du type de leadership et du genre de gouvernance qui règnent dans notre pays ainsi que le risque réel d’affaiblissement chronique de la nation dans la géopolitique de compétition qui caractérise l’ordre économique de notre temps.

Si les choses sont telles que je les vois, mais je peux toujours mal les voir ou mal les interpréter, le mensonge a une nouvelle figure maintenant. Il s’appelle démocratie au moment où rien n’est vraiment fait en profondeur pour que les exigences démocratiques prennent corps dans notre pays ; il se proclame volonté de liberté pour le peuple au moment où rien ne se fait avec force pour promouvoir les droits humains les plus élémentaires et les plus fondamentaux ; il se veut règne de justice là où tout donne l’impression que le crime et l’impunité triomphent ; il dit vouloir moderniser le pays au moment où se développe les archaïsmes des mentalités tribales et les despotismes de prédation intérieure les plus inacceptables.

C’est contre ce jeu de masques, d’écrans et de mensonge qu’il convient de lutter pour poser les bases de notre nouvelle indépendance dans un Congo qui ne soit plus un royaume divisé contre lui-même.

Je suis aussi étonné de voir comment tous ces problèmes auxquels nous sommes confrontés n’empêchent pas qu’une très large frange de la population s’accoutume à soutenir les principes de division et le culte des potentats locaux opérant chacun à l’échelle de son terroir où il impose son despotisme ethnocentrique.

Je suis aussi étonné de voir à quel point les forces qui se présentent comme forces d’opposition ne s’offrent pas à nous comme des alternatives crédibles, mais comme des mouvements déjà gangrenés par les complexes de la politique du ventre, l’exubérance de la politique de la salive, la tentation du recours à la violence destructrice et la volonté de prendre la place du Calife pour faire comme le Calife, tout simplement.

Je dois tout de suite dire que je connais aussi d’autres forces alternatives qui sont en marche et qui cherchent à s’organiser pour proposer un nouveau projet de société, à l’intérieur même de l’équipe dirigeante actuelle comme à l’extérieur de son aire, dans les partis politiques existants comme au sein de la société civile. A ces forces, il est important de dire à quel point toute politique d’un pays divisé contre lui-même est une catastrophe pour une vraie indépendance dans le monde d’aujourd’hui. Ou nous construisons un Congo uni dans toutes ses forces sociopolitiques et nous gagnons ensemble la bataille de la nouvelle indépendance, ou nous perpétuons les orages actuels d’éclatement du pays en nous-mêmes et nous dérivons vers de nouveaux esclavages.

Dans cette situation, il est clair que le temps est venu d’orienter la bataille pour notre indépendance dans le sens qui nous permette de rompre avec tout mensonge concernant notre vrai état moral, culturel, politique et socio-économique ; contre les tentation d’adhésion et de soumission à un ordre politique rien que pour des intérêts matériels ou socio-tribaux à court terme, qui ne dégagent aucun horizon d’un rassemblement de toutes les forces créatives du pays ; contre la désorganisation des forces alternatives et contre leurs tendances à ne pas voir ce qu’il y a de positif dans le camp qu’elles combattent afin d’imaginer ensemble une nouvelle vision du Congo. C’est aussi une lutte contre la tentation du pouvoir en place de ne pas chercher une unité de vision avec d’autres forces nationales pour des stratégies concertées de développement de notre pays.


Comprendre les enjeux démocratiques de notre destinée


Face à toutes ces évidences qui se dégagent de notre histoire même, pourquoi ne voyons-nous pas que c’est dans cette direction qu’il convient d’aller ? Ma réponse est la suivante : nous ne le voyons pas parce que notre pays a toujours été et s’est maintenant habitué à être l’invention des hommes du pouvoir, depuis Léopold II jusqu’à nos jours. Au lieu de s’affirmer comme l’émanation d’une volonté populaire destinée à forger une nouvelle énergie d’engagement dans un-être ensemble et un agir-ensemble dynamiques pour un peuple conscient des enjeux de son avenir, il demeure le Congo conçu et formaté d’en-haut, par les sommets d’une implacable pyramide politique.

C’est l’un de nos problèmes majeurs aujourd’hui que de ne pas savoir comment s’opère l’invention démocratique d’une nation. Nous avons tendance à croire qu’elle doit venir de l’Occident ou qu’elle doit tomber du ciel, alors qu’elle dépend de la puissance créative des populations appelées à s’unir pour donner des réponses solides et crédibles aux problèmes qui se posent à elles, que ces réponses soient politiques, sociales, économiques ou culturelles.

Une telle invention est possible dans notre pays si nous revisitons notre histoire en regardant tous les mouvements qui ont été des énergies d’alternatives et que nous étudions à fond l’esprit qui les a animés, cet esprit d’indépendance et de liberté auquel il convient que tous les Congolais consacrent aujourd’hui leur vie et leur engagement pour changer le destin de notre nation.

Nous comprendrons alors qu’il faut une grande énergie spirituelle et éthique pour pouvoir nous engager dans le champ de la transformation politique et culturelle d’une société. Nous comprendrons aussi que la puissance économique d’une nation et sa force pour affronter les pouvoirs d’oppression réside dans la force des mentalités et dans la détermination à ne pas céder au fatalisme et au pessimisme. Sans ces ressorts fondamentaux de l’esprit, de la pensée et de l’intelligence, les pouvoirs oppressifs peuvent durer éternellement.

Aujourd’hui, ces pouvoirs sont devenus un vaste et terrible rouleau compresseur mondial. Le Congo doit les affronter à travers des nouvelles mentalités, une dynamique de foi, de détermination et d’espérance capable de féconder de nouvelles pratiques d’organisation pour la nouvelle indépendance d’un pays qui ne soit pas un royaume divisé contre lui-même. C’est le moment de revitaliser la mémoire de notre résistance au système léopoldien, au système colonial belge et à nos dictatures néocoloniales en vue d’inventer de nouvelles stratégies d’unité nationale pour une indépendance réellement assumée. A ce niveau, des mouvements spirituels comme le kimbanguisme, des mouvements politiques comme l’Abako, des mouvements intellectuels comme la Conscience africaine et les mouvements des résistants comme l’UDPS doivent devenir des limons pour de nouvelles stratégies nourries par une nouvelle volonté d’un être-ensemble congolais.

En fait, ce sont les populations congolaises qui doivent décider maintenant d’être elles-mêmes un pays, un peuple, une nation et une communauté historique de manière claire, en fondant notre être communautaire sur des valeurs de solidarité et de liberté responsable et conviviale, qui seront la vérité de notre volonté publique maintenant, sur la base de nos références communes inhérentes à nos combats pour l’indépendance. Cela exige un choix ferme de lutter contre l’exacerbation actuelle de nos appartenances ethniques que nous voulons masquer sous les habits d’une fausse décentralisation. Une décentralisation qui, loin d’être affirmée comme la force d’une gouvernance locale cohérente au service des intérêts communautaires bien pensés, selon la féconde vision qu’en présente Ousmane Sy, devient le repaire des égoïsmes tribaux les plus primaires et les plus nuisibles pour le Congo.

L’essentiel face à ce défi, c’est de faire de notre histoire la source d’une destinée commune dont nos systèmes éducatifs devraient faire un grand récit de refondation de nous-mêmes et de notre nouvelle indépendance. Eduquer les nouvelles générations à l’invention d’un nouveau Congo à partir de grandes valeurs congolaises du refus de l’oppression, de l’exploitation et du fatalisme, cela forgera sans doute une nouvelle structure d’esprit et une nouvelle capacité d’inventer des stratégies pour un être-ensemble tourné vers l’avenir, dans un pays qui ne soit pas un royaume divisé contre lui-même. Je suis en train de dire, en fait, que nous devons refonder la nation congolaise sur l’option et la décision de nous rassembler autour d’une invention de nous-mêmes comme peuple uni dans la volonté de toutes ses populations et non par les diktats des pouvoirs pyramidaux ou des institutions internationales dominatrices.

Autrement dit : nous sommes à un tournant de notre histoire où nous devons nous donner nous-mêmes notre véritable identité d’un peuple assumant en toute vérité les exigences de sa destinée comme communauté.



Conclusion


Je crois en ce Congo-là et en ses capacités d’indépendance en tant peuple libre dans le concert des nations. Un peuple dont l’être ne soit pas un mensonge, une fiction ou une création des autres, mais la vérité d’une décision de gagner ensemble les batailles du présent et les enjeux du futur.

En cette année de célébration du cinquantenaire de l’indépendance, cet enjeu d’invention de nous-mêmes me paraît être l’enjeu par excellence, au service duquel devront être consacrées toutes nos énergies intellectuelles, politiques, économiques, sociales, culturelles et spirituelles. C’est l’enjeu de la solidité de la nouvelle nation congolaise. De lui dépend notre véritable indépendance.


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