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L’indépendance, il y a cinquante ans! L’indépendance, depuis cinquante ans? PDF Imprimer E-mail
Écrit par Prince Kum’a Ndumbe III   
Lundi, 31 Mai 2010 00:00

Ceux qui se sont réveillés avec le «soleil des indépendances» ne s’attendaient pas à voir le «midi de l’Afrique» briller d’un soleil si pâle. Le Prince Kum’a Ndumbe III fut de ceux-là qui, en cette aube des années 1960, ont vu le continent sortir de la longue nuit coloniale ayant suivi des siècles d’esclavage. Il fut aussi de ceux-là qui se sont vite rendu compte que les rares «soleils» pouvant faire briller le continent ont été éteints par des forces coloniales hostiles à tout réveil de l’Afrique. Ces forces qui ont assassiné Lumumba, renversé Nkrumah, empoisonné Félix Moumié, pendu Ernest Ouandié, etc. Avec la même corde qui continue d’étrangler le continent.

Scènes et images de mes souvenirs

« Eh, Figure pour toi ? » « Figure pour toi ! » « Merde, figure pour toi ! »

Celui qui ne comprenait pas se retrouvait immédiatement à terre, le sang coulant sur les tempes. Les crosses de fusils n’épargnaient aucune tête ; les côtes de certains se retrouvaient cassées en quelques secondes. Tout le monde devait s’asseoir à même le sol, sur des flaques d’eau boueuses, les deux mains jointes derrière la nuque. Surtout les hommes. Peu de femmes traversaient le pont sur le Wouri à cette heure matinale. Nous les enfants, on nous laissait passer. Mais nous voyions nos pères, nos oncles torturés et déshonorés sur cette petite route qui relie le quartier de Bonassama au pont du Wouri. Personne n’avait le droit de parler, les camions jonchés de militaires s’alignaient à perte de vue.

Comment certains avaient-ils pu déchiffrer le code ? Quand les soldats vociféraient leur « figure pour toi ? », ceux-là sortaient spontanément leur carte d’identité et la tendaient aux soldats en armes. Ces Africains étaient élancés et bien noirs, ils ne venaient d’aucune région proche de Douala, ils arrachaient avec une extrême nervosité les cartes d’identité que les citoyens qui avaient compris leur présentaient, ils les lisaient même à l’envers, comme si la photo d’identité ne leur servait pas de repère pour savoir où était le haut et où était le bas de la carte. Ces soldats illettrés, venus peut-être du Tchad ou de la Centrafrique, se moquaient de cette « figure pour toi » qu’ils arrachaient des mains des citoyens qui se rendaient à leur travail de bon matin. Tout le monde dans le camion, les mains derrière la nuque ! Les malchanceux à terre sur les flaques d’eau !

Ce sont ces scènes que nous avons vécues souvent le matin, à Bonabéri, en voulant traverser le pont du Wouri pour aller à l’école, avant la fête de l’indépendance, et surtout des années après. Tous les enfants des écoles étaient partis au défilé de l’indépendance. En classe, le maître nous avait appris l’hymne. Chacun la connaissait par cœur. Ce jour-là, nous la chantions au pas militaire : un, deux ! un, deux ! un, deux !

Au Cameroun berceau de nos ancêtres
Autrefois tu vécus dans la barbarie
Comme un soleil tu commences à paraître
Peu à peu tu sors de ta sauvagerie !
Que tous tes enfants du Nord au Sud,
De l'Est à l'Ouest soient tout amour,
Te servir que ce soit leur seul but,
Pour remplir leur devoir toujours.

REFRAIN

Chère patrie, terre chérie,
Tu es notre seul et vrai bonheur,
Notre joie et notre vie,
A toi l'amour et le grand honneur.

Nous étions donc des sauvages et des barbares, et nous le chantions avec fierté, à tue-tête. J’avais participé à ce défilé, mais je cherche en vain des images dans ma tête aujourd’hui. Je me souviens seulement que nous étions tous très fatigués. Ma sœur qui habitait au camp des chemins de fer à Bassa me dira aussi que régulièrement, en allant à l’école, on voyait des cadavres jonchant les rues, résultat des fusillades de la nuit. « Patriotes, avancez ! » « Soldats, attaquez, tirez ! » C’est ce qu’elle entendait la nuit, sous la fenêtre, morte de peur dans son lit.

Mais c’est du pont du Wouri qu’un jour, revenant du Collège Alfred Saker, en 1960, j’ai aperçu des flammes immenses et des fumées gigantesques un peu derrière le quartier Akwa. Plus tard, on nous dira que le quartier Congo avait brûlé. Je sais aujourd’hui que ce fut le 24 avril 1960 et qu’il y eut environ 2000 morts, selon certaines sources. Un de nos enseignants du collège Alfred Saker avait cessé de venir nous faire cours et la police avait fait son intrusion au collège pour le chercher. C’est alors que nous apprendrons que des hélicoptères avaient versé de l’essence au quartier Congo et que l’armée des « figure pour toi » avait encerclé tout le quartier pour que personne ne sorte pendant que les flammes nourries par l’essence dévoraient tout à leur passage. Aujourd’hui, plusieurs sources indiquent que ce fut du napalm.

En ces temps, on nous dira que notre professeur était devenu un maquisard, un criminel, un révolutionnaire, un communiste, un ennemi de la nation C’est cela que j’ai vécu les jours de l’indépendance, chez moi à Bonabéri, à Douala, où j’habitais. Ma mère ne dira jamais rien, elle ne faisait jamais de commentaires. C’est peut-être quinze ans plus tard, quand je lui demandais les documents de mon feu père décédé en mai 1957, donc avant l’indépendance, qu’elle m’avouera :

« Ton père était membre de l’Union des Populations du Cameroun, l’UPC, plusieurs réunions se tenaient ici à la maison. Le gouvernement disait que c’étaient des criminels à abattre. Après sa mort, j’ai enveloppé ses documents dans une grosse boîte en aluminium et je les ai enterrés derrière la maison. Je ne voulais pas que l’armée vienne nous tuer à cause de l’indépendance, je devais vous protéger et vous faire grandir. »

Eliminer les patriotes africains à tout prix et perpétrer la soumission en Afrique

Où fallait-il creuser derrière la maison ? Après quelques essais infructueux, j’ai dû abandonner, me disant que les termites auront eu raison de la boîte d’aluminium et des documents. Je ne tiendrai pas rigueur à ma mère puisque moi-même étudiant, j’apprendrai que Félix Moumié, autre leader de l’UPC, aura été empoisonné à Genève par les services secrets français, et étant en France, je suivis de près la parodie de procès fait au leader de l’UPC Ernest Ouandié et sa pendaison publique à Bafoussam le 15 janvier 1971.

Pour rendre hommage à Ouandié, J’ai réagi aussitôt en écrivant une pièce de théâtre, « Le soleil de l’aurore ». Je ne sais pas comment me l’expliquer, mais encore étudiant, j’ai rendu un vibrant hommage à ces « martyrs africains de janvier ». Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba a été assassiné, et ma première pièce de théâtre rédigée en 1968 en langue allemande, « Lumumba II. », lui a été consacrée. A mon premier enfant, une fille, j’ai donné le nom de Patricia.

Les Portugais ont assassiné Amilcar Cabral le 20 janvier 1973, et ma réaction immédiate a été la rédaction de la pièce de théâtre « Amilcar Cabral ou la tempête en Guinée Bissau » achevée en juin 1973. Même Sylvanus Olympio a été assassiné le 13 janvier 1963 au Togo. Est-ce une conjuration du mois de janvier pour définitivement faire taire tous ceux qui réclamaient une Afrique de la dignité ? Nous avions défilé pour l’indépendance du Cameroun le 1er janvier 1960, et la peur régnait dans la ville, à Douala. Le couvre-feu réglementait les heures de sortie et les militaires tuaient à leur guise, sans rendre compte à personne. C’est ce que j’ai retenu de notre indépendance, encore jeune collégien des classes de sixième et cinquième.

Plus tard, au lycée en Allemagne, je suivrai en 1963, dans les journaux, la réunion à Addis-Abeba des chefs d’Etats de la nouvelle Afrique dite indépendante. Certains chefs d’Etats comme Kwame Nkrumah ou Ahmed Sékou Touré se rendront directement à Addis-Abeba et rentreront chez eux après, directement. Mais d’autres présidents, comme Senghor du Sénégal, Houphouët Boigny de Côte d’Ivoire, Ahmadou Ahidjo du Cameroun ou Léon Mba du Gabon se rendront d’abord à Paris, prendront un grande photo avec le Général de Gaulle au milieu, avant de se rendre à Addis-Abeba. Une fois la réunion terminée, ils retourneront à Paris, prendront une nouvelle photo avec le Général de Gaulle au milieu, avant de rentrer dans leurs capitales africaines.

La création des Etats-Unis d’Afrique en 1963 à Addis-Abeba ne pouvait qu’avorter. Comment des supposés chefs d’Etats pouvaient-ils aller prendre des instructions d’abord et aller rendre compte en groupe ensuite, à Paris, lorsqu’il s’agissait de créer un grand ensemble pour l’avenir du continent africain ? C’est à ce moment, au plus tard de ma jeunesse, que j’ai compris que l’Afrique avait perdu la bataille des indépendances, que nous vivions un cuisant échec dans la libération des pays africains. Le 24 février 1966, alors qu'il faisait un voyage en Chine, Nkrumah, encore dans l’avion pour Pékin, est renversé par un coup d’État militaire. Ce sont les Chinois qui le lui annonceront à sa descente d’avion. A Munich, je vois encore comment moi, jeune lycéen, j’assistai impuissant et révolté à la fête que les Allemands organisèrent à la maison des étudiants afro-asiatiques dirigée par un prêtre catholique. Ils avaient invité des étudiants ghanéens à célébrer ensemble la chute du défenseur du panafricanisme qu’était Nkrumah.

La leçon était claire pour moi : si tu veux être l’ami des Européens et Américains d’origine européenne, tu dois être contre les intérêts de l’Afrique et des Africains. Si tu oses défendre l’Afrique et tu dénonces le pillage de nos ressources, alors, tu es dénoncé comme maquisard, brigand, assassin, tueur, extrémiste, gauchiste. Ton seul salaire juste est d’être assassiné ou emprisonné sans espoir d’être libéré un jour. Et tous ces pays qui envoyaient leurs armées et leurs mercenaires, tous ces pays qui manipulaient nos enfants devenus traîtres d’eux-mêmes, tous ces pays qui brûlaient nos villes et nos villages, qui assassinaient nos enfants patriotes, oui, tous ces pays clamaient haut et fort être démocratiques, dépositaires des droits de l’homme, pays du progrès et de la liberté ! Il fallait nous clouer le bec à tout prix et nous isoler, nous qui avions le malheur de comprendre les mécanismes du système d’aliénation et de la nouvelle colonisation. Cela ne nous a pas empêché de danser. De danser au pas de « Indépendance, Cha cha ! »…

Independance Cha-cha to zuwi ye !
Oh Kimpwanza cha-cha tubakidi
Oh Table Ronde cha-cha ba gagner oh!
Oh Lipanda cha-cha tozuwi ye!

1. Asoreco na Abako
Bayokani Moto moko
Na Conakat na Cartel

Balingani na Front Commun
Bolikango, Kasavubu mpe Lumumba na Kalondji
Bolya, Tshombe, Kamitatu, oh Essandja, Mbuta Kanza. Ref/

2. Na Mnc, na Ugeco
Abazi, na Pdc
Na Psa, na African Jazz na Table Ronde mpe ba gagner! Ref/

Au fur et à mesure que je grandissais, je comprenais que pour avoir une place en Afrique, il fallait obligatoirement coucher avec les traîtres et l’Afrique. Même la nouvelle police nationale avait pour fonction de traquer tous ceux dont le cœur battait résolument pour le pays.

« Si tu ne pactises pas avec le nouveau colon, tu n’as pas de place au soleil dans l’Afrique indépendante. Et tu croupiras au fond des cachots ou tu crèveras de faim dans la misère. On t’isolera, et chez toi, tu seras un « nobody ! ». Tiens-le toi pour dit ! »

Assommant, ce que tous les signaux nous faisaient comprendre. Beaucoup de nos compatriotes se sont conformés à cette situation, même de vaillants pères, de vaillantes mères qui ont lutté pour l’indépendance se sont finalement rangés à cette nouvelle réalité politique de l’échec de nos indépendances. Pour survivre, ou simplement pour devenir « les gens bien de là-bas », on s’entend, on s’accommode pour régner chez soi en délégué régional d’une puissance étrangère ou d’une multinationale. On ne doit pas son pouvoir à nos populations, mais à un étranger stratégiquement et militairement puissant chez nous. C’est de lui que dépendra si on reste au pouvoir ou si on est éjecté ou tué. On ne vit qu’une seule fois, n’est-ce pas ? Alors, que voulez-vous …

En 2010, faut-il toujours mettre les intérêts de son peuple africain en second plan pour pouvoir diriger son pays ? La désillusion est venue chez bon nombre de nos dirigeants africains. Même ceux qui avaient accepté de pactiser avec les puissances ou multinationales étrangères pour accéder ou rester au pouvoir se sont retrouvés souvent humiliés par leurs interlocuteurs devenus bailleurs de fonds. Ils constataient avec amertume, dans l’isolement du pouvoir, combien il était difficile de mettre en avant les intérêts de son propre pays sans risque de perdre le pouvoir. La marge de manœuvre devient bien étroite dans cet exercice périlleux de la conservation du pouvoir.

Même des réformes profondes souhaitées par un chef d’Etat africain doivent être diluées dans un langage qui ne brusque pas le partenaire extérieur, véritable détenteur de la réalité du pouvoir à l’intérieur de nos pays. Les rencontres internationales comme le dernier sommet de Copenhague (Ndlr : sur le climat) ne font que confirmer le désarroi profond de nos dirigeants. Il est de notre devoir de saluer ces chefs d’Etat africains qui, dans des conditions aussi difficiles d’une indépendance dans la dépendance, ont essayé de gérer avec honneur et patriotisme.

* Le Prince des Bele Bele, Kum’a Ndumbe III, est écrivain, Docteur en histoire, Docteur en Etudes Germaniques (Université de Lyon II), titulaire d’une habilitation en Sciences politiques (Université Libre de Berlin). Il a enseigné aux Universités de Lyon II, Université Libre de Berlin et à l’Université de Yaoundé I. Il a fondé AfricAvenir International en 1985 à Douala.

* Ce texte est partie d’un discours prononcé lors de la Conférence inaugurale sur les 50 ans des indépendances africaines organisé par la Fondation AfricAvenir International, section d’Allemagne Fédérale, Berlin, 15 avril 2010. Il a été retravaillé le 17 mai 2010 en vue des célébrations officielles du Cinquentenaire au Cameroun. Il a été publié sur le site d'AfricAvenir: www.africavenir.org

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