Sponsored Links.

Copie de Sponsored Links

Sponsored Links


Designed by:
SiteGround web hosting Joomla Templates
LE RETOUR AU MODÈLE DU SAVANT ANTIQUE EN VUE DE L'EXIGENCE D'UNIFICATION DES CONNAISSANCES ET DES SAVOIRS PDF Imprimer E-mail
Écrit par Grégoire Biyogo, professeur au Laboratoire de Logique de l'Université Paris VIII.   
Jeudi, 05 Janvier 2012 13:36

1-Peut-on aujourd'hui encore lire l'ensemble des livres de tous les savoirs de son époque et en rendre compte correctement ? Autrement dit, peut-on maintenir le modèle du savant antique développé par les prêtres d'Egypte, lesquels étaient à la fois astronomes, théologiens, mathématiciens, médecins, architectes, et donc philosophes à la manière d'un Imhotep ? Ou du fait de l'hyper-spécialisation des sciences, serions-nous condamnés, au meilleur des cas, à ne pouvoir lire que des livres jugés importants au sein d'une même discipline ? Il y a là une discussion cruciale pour notre époque, qui touche aussi bien au modèle de formation que nous devons promouvoir dans nos Per Ankh (Institutions de savoir, Universités), qu'au type même de politique de développement et de coopération à adopter en Afrique aujourd'hui. D'autant plus que l'âge de l'hyper-spécialisation et de la complexité des sciences a produit certes produit des experts, mais n'en comporte pas moins une incomplétude : l'ignorance, l'intolérance, l'absence de dialogue entre les champs de recherche...Or, on se serait attendu à ce que la civilisation de la complexité eût créé une civilisation plus curieuse à la Totalité, plus érudite, plus attentive à la communicabilité des sciences et des savoirs. Or, de cela, rien n'a été. Aussi ce texte appelle-t-il au Retour du Modèle des savants érudits, acquis à l'exigence d'unification des savoirs, et donc, à plus de circulation des idées entre les penseurs d'une même époque, plus de tolérance, mais aussi de réception critique et différentielle des travaux, des pensées.

 


2-La Raison qui guide les peuples n'est-elle pas restée la même depuis toujours ? Et la moitié de notre cerveau a-t-elle jamais été usitée pour prétendre soudain que nous serions devenus moins savants qu'autrefois, plus aphasiques face à la production générale des savoirs ? La spécialisation à outrance de nos sciences et de nos savoirs a créé une civilisation d'experts, de sujets compétents dans un domaine précis, et des chercheurs et universitaires spécialisés dans une question ou un secteur d'étude donnés. Mais cette spécialisation doit-elle exclure la nécessité d'avoir une connaissance chez le savant plus érudite, plus ouverte, et qui s'étende à l'état général de la recherche en science, dans les sciences de l'homme et dans les sciences de la société ? Au contraire, ne met-elle pas les savants face à un nouvel impératif catégorique : être attentifs à tout ce qui se passe à une époque donnée et être capables d'en rendre compte, d'en faire la synthèse exhaustive ?

3-Autrefois, c'est la philosophie qui, par définition (Sia en Egypte (connaissance absolue, connaissance de la totalité en Grèce, connaissance des méthodes autant que des résultats dans la perspective épistémologique et du pragmatisme) jouait ce rôle d'unification radicale du savoir, de tous les corpus d'une époque - y compris des périodes antérieures. En Occident, Pic de La Mirandole, en son temps dénommé le "prince des érudits", est parvenu à faire la synthèse de tous les livres et de tous les savoirs de son temps, à travers un effort philosophique admirable, aujourd'hui enfoui, tant les philosophes sont prisonniers à l'ère du Temps, aux recommandations des intérêts, à la puissance, davantage qu'à la vérité et à l'idéal de Totalisation des connaissances.

4-Le grand débat qu'a introduit l'oeuvre de Cheikh Anta Diop et qui jusqu'à ce jour n'est pas encore entendu - pas même par ses spécialistes les plus avertis - est de réconcilier les sciences dites "exactes" et la philosophie comme la philosophie des sciences, pour créer des sciences humaines sur fond des résultats de la recherche scientifique et de l'épistémologie de son époque. De la sorte, Diop était parvenu non seulement à lire tous livres relevant des sciences, mais encore à lire les savoirs de son temps. Il lisait en effet la physique (des Anciens à Einstein, de Heisenberg aux trous noirs, jusqu'à la physique nucléaire), la chimie, les mathématiques (notamment la discussion dominante sur la crise des fondements), la biologie, l'anthropologie, la linguistique (au moyen de laquelle il va élaborer la fameuse théorie de la parenté génétique de l'ancien égyptien et des langues africaines), l'égyptologie (des pères fondateurs à la rupture qu'il opère en 1954 avec son texte subversif Nations nègres et culture, jusqu'en 1974, au Colloque du Caire et à travers son oeuvre cardinale, Civilisation ou barbarie ? publiée en 1981, qui en ont fait plus que le père de l'égyptologie africaine, car à la vérité, c'est l'égyptologie elle-même qu'il déconstruit et renouvelle de fond en comble pour créer une méthode rectificationniste néo-bachelardienne, dans le sillage de Popper), les sciences cognitives, l'esthétique, l'historiographie (le premier il établit celle d'Afrique), l'histoire des sciences, l'épistémologie des sciences humaines (il élabore la première épistémologie des sciences humaines en Afrique)... En s'obligeant de la sorte à lire les savoirs de son époque, en plus des langues anciennes (ancien égyptien, latin, grec...), modernes (anglais, espagnol, allemand...), Diop, à la manière de Descartes naguère, a mis en oeuvre l'interactivité des connaissances, à la différence que ce dernier a posé la mathématique au fondement des connaissances et de leur unification et défendu une idée bien rejetée aujourd'hui de la certitude, là où l'élève de Bachelard, Diop, a opté, à la manière du nouvel esprit scientifique, et plus tard des épistémologues du Cercle de Vienne, de Popper, de Feyerabend, pour le discours physique qu'il place au fondement de la science et tient pour l'idéal de l'unification des savoirs. On peut en effet parler d'un physicalisme diopien.

5-Le fait est que, la complexité appelle la multiplicité des lectures et non à quelque renoncement. Sans interconnexion des sciences, sans transversalité des théories, des méthodes et des concepts, sans effort pour entendre ce qui s'écrit, se pense en dehors des paradigmes auxquels on s'intéresse, en dehors de ce qui s'écrit chez soi ( son pays, son continent, son horizon de pensée), on condamne la pensée au cloisonnement, on la trahit, on la réifie, on la confine au repli autarcique, à l'indifférence à l'égard des autres champs de savoir, laquelle indifférence a pour conséquence l'intolérance, l'indifférence, et la nouvelle ignorance des philosophes, des chercheurs, des universitaires modernes en philosophie, sachant à peine dire l'histoire de leur discipline, l'histoire de la philosophie de leur pays et moins encore, celle de leur continent. L'histoire de la philosophie, l'histoire des sciences, et la philosophie de l'histoire des science et de la philosophie peuvent parfaitement relever ce défi aujourd'hui, à condition de ressaisir l'idéal de l'unification des savoir qui a donné naissance à la Sia dans le foyer égypto-nubien, et que les Grecs, élèves tardifs des prêtres égyptiens, ont repris, souvent en le dépouillant de ses attaches avec la vertu, perspective que l'on trouve chez Socrate/Platon, avec la prépondérance de l'idée du Bien. Puis, comme le découvrira Heidegger, la philosophie finira par rompre avec la quête de l'Etre, par instrumentaliser la vérité, la science, par s'accommoder de la puissance, de la technique, laquelle menace le sens et les fins de la philosophie elle-même. Pensée pour la domination, pensée-de-l'arraisonnement du vrai, la pensée philosophique d'Occident s'est hypostasiée en violence métaphysique. Aussi importait-il de la désobstruer, de la déconstruire, de lui assigner une autre impulsion, un autre philosopher... Ce philosopher autre, est l'objet des investigations de l'Ecole akhénationienne d'inspiration diopienne que je dirige.
L'Ecole akhénatonienne se reconnaît dans la tradition du savant érudit, qui traverse les disciplines de son temps, et persévère corrélativement dans la recherche de la vertu, de la Sia (connaissance absolue, sagesse), la sophia...

6-Car, connaître, c'est à la fois re-naître, former à son tour des disciples, pour qu'en eux naissent le désir toujours plus grand de connaître, inséparable du désir d'être sages, de devenir des savants érudits et accomplis, pour s'attacher à conduire le Monde vers des voies plus attentives à la justesse du langage (logique) et à la justice des institutions et des énoncés (mathématique, droit, éthique), à la vérité et à la vertu céleste (épistémologie, théologie).

7-Le Modèle du savant antique nous apparaît dès lors comme l'alternative au danger de voir s'accroître une conception autarcique des savoirs, avec sa part d'ignorance inéluctable. Le Modèle de la complexité des savoirs ne s'accommode pas de l'étroitesse des vues, de l'intolérance en science, dont la conséquence désastreuse est de produire un Monde bicéphale, encore largement pensé sur le modèle du manichéisme, de l'essentialisme, de la hiérarchisation des cultures, des savoirs, la supériorisation du Centre sur la périphérie, la victimisation de la périphérie sur le Centre, la dualisation des analyses, la fanatisation des analyses, leur mystification, le refus de la complexité...

8-En cela, le retour au Modèle du savant érudit antique semble être indispensable, pour permettre l'équilibre de la science et de la recherche de la sagesse, l'équilibre du développement des savoirs et des pôles de la Totalité du Monde. Pour nous donner les moyens de re-penser la possibilité du Monde. Car, l'idée de Monde offerte par la science moderne est à la fois extensive et réductrice, ouverte et fermée, complexe et linéaire...Il importe de revenir aux savants attachés à un paradigme de la recherche ayant décloisonné les sciences, et ayant dépassé le péché de la différence géographique et racialiste. Le savant érudit antique est le savant de l'Univers, celui de la Planète, celui du Cosmos, autant que de la Cité et de l'Au-delà (Douat)... Cette tridimensionnalité le prédisposait à regarder les choses et les êtres avec largesse, avec distance et ironie, non sans fascination et étonnement pour l'Autre...
 

LAST_UPDATED2