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L’Église catholique et l’engagement politique des chrétiens en République Démocratique du Congo PDF Imprimer E-mail
Écrit par Ignace Ndongala Maduku   
Dimanche, 09 Septembre 2012 17:46

 

La question de l’interférence  du religieux et du politique connaît une actualité singulière au regard du contexte de restauration autoritaire et de recomposition religieuse caractéristique de la République Démocratique du Congo (RDC). Le  présent article s’intéresse de manière particulière à la contribution spécifique de l’Église catholique à l’avènement de l’État de droit au Congo. Ses lignes de force sont condensées autour de trois points.  Après avoir situé le cadre d’intelligence de la situation actuelle du Congo, je précise ce qu’il en advient de  la mission de l’Église à l’heure de la démocratie à la congolaise avant de dégager, à la suite du Cardinal L. Monsengwo, quelques enseignements sur la moralisation de la vie publique par l’Église.

 

 

Cadre général d’intelligence de la situation actuelle de la RDC

Au regard de l’actualité récente, celle qui est marquée  par le contentieux électoral, force est de constater que le desserrement de la dictature amorcé en 1990 est loin d’avoir tenu ses promesses. N’en déplaise aux bigots de la démocratie à la congolaise, relue sur le plan de l’événementiel, de la thématique ou sur la base juridico-politique, la transition en RDC accuse un déficit de restructuration du système politique de la troisième République. En effet, la rémanence de l’autoritarisme inhérent au « bricolage démocratique »[1] en cours en RDC déteint sur les libertés politiques, la liberté d’association, le pluralisme politique sur fond  de corruption, de népotisme, de violence, ou encore d’intimidations. Il n’est pas exagéré de dire que la résilience  de la démocratie qu’on observe au Congo accuse les symptômes classiques du contournement du consensus démocratique. Au nombre de ces symptômes, je relève le recours à la violence (assassinat, atteintes à la liberté, intimidations), le rejet des élections justes et libres (manipulation des élections par la fraude) et la transgression de l’autorité de la loi (pas de séparation des pouvoirs, changement unilatéral de la loi électorale, instrumentalisation des textes de la Constitution). Il y a dès lors un sérieux problème de fondements structurels de la troisième République. C’est ce dont rendent compte des variables structurelles notamment les fondements socio-économiques, les fondements culturels, les fondements stratégiques et les fondements institutionnels. Or, la faiblesse de ces divers fondements est non moins importante et explique la crise multidimensionnelle, généralisée et sociétale au Congo.

Politique, économique et sociale, cette crise, est aussi culturelle et environnementale. Elle est surtout une crise de l’État et de ses institutions, une crise de représentation et de leaderships. Comme telle, elle entraîne l’enlisement du pays dans une économie rentière, une néo-patrimonialisation poussée[2] et la politique du ventre[3]. Elle  génère au passage un régime de violence aux performances sociales et étatiques désastreuses. Aux effets nocifs de cette violence s’ajoutent les conséquences morbides de la guerre d’agression et de la rébellion avec lesquelles le pays se collette, notamment le viol des femmes, le déplacement des populations et le phénomène d’enfants soldats.  D’aucuns ne manquent pas de souligner les acquis de la troisième République et évoquent sans sourciller  les cinq chantiers mâtinés d’un zeste de social. Je le concède, il ne faut pas en douter : l’État déclare être préoccupé par les questions sociales. Mais toujours est-il que le miracle annoncé d’un bien-être social de la population n’a pas encore eu lieu, la décomposition de la vie sociale étant un défi à peine relevé.

Tel est le Congo, un demi-siècle après l’indépendance, le pays  sombre dans la nuit noire et profonde, sous l’égide des dirigeants qui, avec toute la bonne volonté du monde disent-ils, s’essaient à sa reconstruction et affirment, la bouche en cœur, représenter et servir les intérêts de la population. Ambition immense qui entend supprimer les injustices héritées de la dictature du président Mobutu, mais qui se révèle être une prétention risquée, viciée qu’elle est par le legs autoritaire. En effet, en se proposant d’améliorer les conditions sociales de la population sans avoir au préalable défini un plan de réflexion politique qui amène au développement du pays ni une véritable réforme sociale qui supprime les inégalités, les tombeurs du président Mobutu n’ont proposé aucune stratégie capable de rompre avec le système honni du dictateur déchu. Ils n’ont fait qu’en perpétuer les dérives d’une manière dramatique.

Aussi, comme un navire privé de cap en haute mer, avec sa cargaison de 70 millions d’habitants,  le bateau-Congo n’avance pas, il ne coule pas non plus. Il est pris en charge par des remorqueurs divers, (Monusco, Banque mondiale, Club de Paris, Club de Londres, Amis du Congo) qui se pressent et s’empressent à son secours. Ils le tirent dans toutes les directions, au gré des intérêts inavoués des différents remorqueurs. Plus que jamais il faut se poser la question : lui faut-il encore un capitaine ? Un figurant qui ignore tout de la politique ne lui suffit-il pas ? A-t-il besoin d’un équipage compétent ou  de simples décors institutionnels destinés à servir de faire-valoir démocratique ? Il importe de rassurer les passagers à bord[4], de les maintenir dans leur état de bons, et disciplinés passagers, de les mobiliser grâce à la panoplie publicitaire plutôt que de les faire participer aux destinées du pays. Le verbe mobiliser n’est pas fortuit ni indifférent ici. Les marchands d’illusions et de mensonges dispendieux, drapés de leur patriotisme partisan, excellent dans des divertissements qui jouent le rôle de la propagande et de mobilisation démobilisatrice. D’aucuns  avec la bière bon marché, d’autres avec une musique émaillée de propos, cris  et danses obscènes, d’autres encore avec une prédication sirupeuse[5] que viennent compléter les films nigériens, le gavage d’émissions religieuses et des sketchs dont la bêtise est à couper au couteau,  d’autres enfin avec le marché du sexe. Quant aux dévots de la religion des droits de l’homme et aux thuriféraires de la démocratie (ceux de l’Occident et d’ailleurs), ils distraient la population en lui faisant miroiter les vertus miraculeuses de l’isoloir. C’est dire combien, la transition démocratique n’a pas enrayé les pesanteurs politiques, économiques et socio-culturelles de la deuxième République. Dire cela, c’est reconnaître que la reconduction des comportements  politiques de la deuxième République, notamment les pratiques néopatrimoniales, la neutralisation du parlement, l’émasculation des contre-pouvoirs et les manœuvres électorales  rendent peu probable l’émergence d’un cadre politique participatif propice au développement du pays et à l’émergence d’une alternative démocratique. La situation étant telle, comment l’Église catholique vit-elle la mission ?

 

La mission de l’Église à l’aune de la démocratisation du Congo

L’Église catholique joue un grand rôle dans la reproduction, le contrôle et la stabilisation de la société congolaise. A ce titre, elle participe de manière constante à l’éveil démocratique et accompagne depuis 1990 le difficile accouchement d’un État de droit au Congo.  Elle  brille aujourd’hui d’une visibilité nouvelle dans le champ politique et invente des modalités inédites de mobilisation dans l’espace public, lequel connaît par ailleurs une nouvelle structuration. Grâce à son réseau d’institutions propres (médias, œuvres sociales), elle investit l’espace public et y exerce la fonction tribunitienne en prenant en charge l’éducation, les services sociaux et la santé. Par la voix de ses évêques, elle livre les principes directeurs du comportement pratique en conformité avec l’Évangile et la doctrine sociale de l’Église[6]. Ce faisant, sans renoncer à son premier devoir, à savoir celui de l’évangélisation, elle participe au débat politique et concourt à la formation discursive de la volonté démocratique. Sa participation à la consultation nationale initiée par le président Mobutu[7] et son incitation à l’organisation puis sa  présence remarquée à la Conférence nationale souveraine s’inscrivent dans la ligne de sa mission.

Après le désenchantement dû à l’échec d’une transition sans alternance, une transition dominée par la logique de la compétition sous le mode de l’affrontement, au regard de l’impasse de la consolidation démocratique par un État en décomposition, par des élites jamais renouvelées et par des partis politiques sans véritables projets de société,  l’Église catholique, considérée tant dans l’aspect institution que dans le chef de ses acteurs, se retrouve dans l’arène politique et catalyse aujourd’hui les aspirations de la population. Refusant de fonctionner comme une pièce du système de domination, elle s’investit dans l’éducation civique et citoyenne, dans la formation et l’information de la population, allant jusqu’à s’impliquer dans la révision des contrats léonins, dans les campagnes d’éducation civique et dans la régulation du jeu électoral.  La descente de l’Église catholique dans l’arène politique  peut tenir dans les deux  illustrations suivantes : l’expertise électorale de l’Église et  l’occupation de l’espace public par les chrétiens.

Une expertise électorale en faveur de la vérité des urnes

Dans la ligne de son engagement pour l’instauration de l’État de droit en RDC, fidèle à la doctrine sociale de l’Église, l’Église catholique a offert ses services pour le bon déroulement des élections du 28 novembre 2011.  Ce faisant, elle entendait «apporter sa contribution pour que ces nouvelles élections puissent consolider les bases d’une destinée communautaire à construire dans la justice, la vérité et la paix et ouvrir ainsi de nouveaux horizons pour l’avenir de la Nation »[8]. Cette offre entendait promouvoir une institutionnalisation du jeu politique par des élections libres et démocratiques dans la transparence. Sa mise en perspective n’était pas seulement une exaltation des valeurs morales, mais aussi une attention à préparer les chrétiens  aux élections par la recomposition d’une citoyenneté qui dépasse le cadre tribal, clientéliste, partisan ainsi que le vote identitaire[9]. Allant au-delà de simples intentions morales, grâce à la lutte contre les fraudes, la CENCO avait fait le pari de faire des élections l’expression de la volonté souveraine du peuple.

A cet effet, elle s’était constituée en organe non juridictionnel pouvant réguler le jeu électoral et arbitrer son contentieux. Dans cette ligne, elle avait formé 30.000 observateurs dont la mission était de disposer des résultats réels, vrais et certifiés et de les lui transmettre. Mais c’était sans compter avec la volonté du pouvoir en place de renvoyer sine die l’alternance politique.

Dérogeant au convenu,  l’archevêque de Kinshasa s’est permis quelque liberté dans sa pratique discursive et a mâtiné les balises de l’orthodoxie et les  contraintes sociales de son discours de remarquables virtualités de nouveauté. Sur les antennes de la RTBF, le Cardinal L. Monsengwo, avait  fustigé la vérité officielle de la Commission électorale nationale indépendante et  récusé la débâcle électorale, reconnaissant au passage E. Tshisekedi vainqueur des élections présidentielles[10]. Il s’ensuivit une crise ouverte entre le prélat et la majorité présidentielle. Cette conjoncture historique marquée par le dévoiement du processus électoral constituait une hypothèque grave à la consolidation de la démocratie. Elle exigeait une concertation  rapide  de l’épiscopat. D’observateurs de la crise postélectorale, les évêques sont devenus producteurs d’une parole de décision[11]. En effet, au terme d’une session extraordinaire tenue du  9  au 11   janvier 2012 au siège de la CENCO à Kinshasa, le corps épiscopal dans son ensemble s’était prononcé sur la crise postélectorale. Leur Message[12] postule un changement politique qui n’est cependant pas de l’ordre de la révolution ni des réformes, mais plutôt de la conservation, du statu quo[13]. Renforçant le consensus et le conformisme de son auditoire, le Message épiscopal s’inscrit dans la ligne du compromis et donc dans la tradition des discours, Messages et Déclarations antérieurs[14]. Il est en effet manifeste que le Message épiscopal est tributaire de son cadre social et institutionnel. Il patauge dans les marécages de compromis.  Une fois de plus, la voie de la rivalité modérée avec l’État a été privilégiée par les évêques congolais au point de rendre illusoire l’éventualité d’une invalidation des résultats comme le préconisait la CENCO en 2006[15], ou encore le décomptage des bulletins et la publication détaillée de résultats par bureau de vote. C’est peu dire que les opérations discursives et la rhétorique de l’épiscopat n’étant plus convenues, la syntaxe politique des discours des évêques livre une parole prophétique qui devrait renouveler la mission de l’Église de manière à lui donner une efficience politique et à accoucher d’un christianisme subversif.  De ce christianisme-là, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les évêques, écartelés entre leur appartenance ethnique et leurs connivences politiques, ne veulent pas. Au nom de la soi-disant neutralité de l’Église, ils lui préfèrent des dénonciations moralisantes qui les dédouanent de tout engagement  politique. Il est utile d’évoquer, serait-ce incomplètement, les possibilités  de mise en perspective de ce christianisme subversif par les laïcs.

 

Des chrétiens descendent dans la rue au nom de la foi

Les chrétiens congolais, toutes confessions confondues, ont par le passé organisé une marche pacifique dénonçant la dictature. Pour les catholiques, la marche du 16 février 1992 était non seulement une forme de participation politique à une activité contestataire, au nom de la foi, mais aussi une initiative de défiance de l’autorité politique  sur fond  d’une dissidence par rapport à l’autorité ecclésiastique. Vingt ans après, l’ouverture de l’habitus des chrétiens congolais à des actes à incidence politique dans un espace public sous contrôle a débouché à l’organisation d’une marche pacifique censée rétablir la vérité des urnes et délégitimer les usurpateurs. Organisée par le Conseil de l’apostolat des laïcs catholiques du Congo (CALCC) et une partie du clergé du diocèse de Kinshasa, la marche du 16 février 2012 apparaît comme une tentative de  délégitimation de l’autorité politique et une allégeance à l’autorité ecclésiastique. La réappropriation de l’espace normatif et du pouvoir régulateur par les laïcs (espace et pouvoirs monopolisés par les autorités politiques et religieuses) était subversive et compromettante pour l’épiscopat.  Il faudrait être aveugle, presque de mauvaise foi, pour ne pas constater que dans cette trame étroitement serrée qu’est l’Église catholique congolaise, il n’existe point de maille qui tolère un  tel engagement  sans la bénédiction de la hiérarchie. D’aucuns parmi les évêques renouèrent avec le silence désapprobateur, d’autres interdirent ouvertement la marche, d’autres encore dénoncèrent l’irresponsabilité des laïcs, d’autres enfin soutinrent du bout des lèvres les marcheurs. C’est peu dire que l’épiscopat était divisé sur cette marche dont les enjeux rejoignaient leur Message du 11 janvier 2012. Et dire que le même épiscopat prendra l’initiative d’une autre marche contre la balkanisation du pays.

On le voit, la hiérarchie exonère les laïcs de toute responsabilité sociale à caractère politique et de tout engagement politique de nature à engager l’Église. Cette exonération m’amène à conclure qu’au Congo, la descente dans le concret de la décision politique demeure subordonnée au nihil obstat de l’épiscopat. Voilà qui pose avec beaucoup d’acuité la question de l’autonomie du militantisme des laïcs chrétiens et celle de la restauration autoritaire.  Il conviendrait aussi de s’interroger sur les compromis qui rendent possible ou compromettent l’engagement des chrétiens dans une institution ecclésiale semi-autoritaire. La question du pouvoir d’agir de l’Église catholique, de l’opportunité des groupes chrétiens capables de transformations sociales ainsi que celle des conditions d’exercice par les laïcs de la responsabilité sociale à caractère politique restent ouvertes au regard de la structure hiérarchisée et centralisée de l’Église catholique.

 

La vérité des urnes, une doxa pour la moralisation de l’espace public

Le Message des évêques sur les élections introduit  l’aléthique dans l’espace public autoritaire où la vérité  est en exil. Il  représente une innovation doctrinale qui se donne à comprendre comme une opinion commune faisant désormais partie des représentations sociales de tout congolais épris de bon sens. Le lexique des évêques congolais associe habituellement les élections à la vérité et à la transparence. Dans un point de presse, le 1er mai 2006, Mgr L. Monsengwo, alors archevêque de Kisangani et Président de la CENCO avait plaidé pour une campagne électorale dans la vérité[16]. Cette dernière concernait  les personnes, leur identité ainsi que leurs faits et gestes, mises en rapport avec la validité des actes juridiques posés d’ici la fin de la transition politique[17]. Dans sa Déclaration du 12 décembre 2011 sur les élections présidentielles, le Cardinal L. Monsengwo fait de l’appel à la vérité des urnes un « événement de discours » et lui donne une référence discursive remarquée.  Il lui accorde un caractère normatif et injonctif. Il l’approfondit du point de vue de l’éthique et la corrèle à la paix sociale. En effet, son allocution à la cérémonie de remise du prix des ONG œcuméniques développe un système aléthique et axiologique ancré sur la moralisation de la vie publique[18].

L’archevêque de Kinshasa part des principes de la doctrine sociale de l’Église. Il cite le pape Benoît XVI qui évoque l’éthique courageuse des responsabilités[19]. Ce noyau doctrinal l’amène à fonder la démocratie sur la vérité des urnes. Celle-ci est à ses yeux la seule voie défendable en ce qui concerne les élections si l’on veut bâtir une démocratie solide, exempte de tares que sont la fraude, le mensonge, la corruption érigés en système de gouvernement. Souscrire à cette  exigence de la vérité, c’est « faire preuve d’un sens élevé de l’État et de la gouvernance ». S’inscrire dans une dynamique de tricherie, de fraude est non seulement un manque d’honnêteté intellectuelle et morale, c’est, poursuit-il,  « un péché contre l’Esprit Saint »[20]. Le passage de la dynamique de la tricherie à l’exigence de la vérité ouvre à la démocratie des valeurs. On le voit, la vérité des urnes chez L. Monsengwo  ne fait pas l’objet d’un emploi émotionnel ou irréfléchi. Elle revêt les harmoniques d’une formule descriptive (les stratégies de falsification de la vérité des urnes lui sont attenantes), prescriptive (les valeurs de paix, d’amour, de justice lui sont adossées) et expressive (la probité, le sens élevé de l’État et de la gouvernance lui sont tributaires) susceptible de réactiver l’imaginaire social.

On ne peut qu’acquiescer à ces développements  de l’archevêque de Kinshasa qui font de la moralisation de la vie publique le fondement  d’une nouvelle construction sociale. Le contexte du Congo étant celui d’un asservissement et d’une paupérisation de la population par un régime prédateur et néopatrimonial, qui a institué une corruption systémique et  banalisé la violence, les effets politiques de la nouvelle doxa de l’Église requièrent une éthique de responsabilité plutôt qu’une éthique de conviction[21]. Dans la ligne de cette éthique de responsabilité, la seule voie raisonnable pour l’Église ne devrait pas consister à exercer une fonction « tribunitienne » envers le régime, à prêcher la prudence et à prôner le consensus. Cette voie est certes, payante, car, en conservant un certain ordre social, elle protège l’institution ecclésiale et lui garantit la préservation de ses intérêts ainsi que des rapports apaisés avec l’État[22]. Cela dit, elle demeure en contradiction avec les attributs de la démocratie et hypothèque  l’avènement d’un État de droit au Congo.

Puisqu’il s’agit de moraliser l’espace public, il nous paraît important d’insister sur la moralisation du champ ecclésial. Des relations asymétriques qui redoutent le dialogue évacuent toute critique, dissension et discussion y persistent vêtues du manteau de la fraternité. Cette fraternité illusoire, précaire et mystificatrice nécessite une remise en question de l’organisation hiérarchiologique immuable et contraignante de l’Église[23].

Aussi courageuse qu’elle soit, la prise de parole des évêques ne suffit pas. Il faut un engagement au sens où  R. Rezsohazy l’entend, à savoir une révolution ou des réformes qui inscrivent leur « magistère éthique et social » dans le concret de la réalité sociale. Le sens pratique de la foi devrait être catalyseur des actions qui promeuvent l’exercice d’une citoyenneté active, critique et participative. La réflexion sur ces actions ne devrait pas rester couchée sur papier ni être l’apanage des  évêques comme c’est aujourd’hui la règle[24].

Sur ce point précis, l’enseignement du Pape Paul VI reste interpelant et actuel : « L’Église sait d’expérience que le ministère de la promotion des droits de l’homme dans le monde l’oblige à un constant examen et à une incessante purification de sa propre vie, de sa législation, de ses institutions, de ses plans d’action »[25]. Cet examen qui peut prendre les allures des réformes devrait être une véritable autocritique articulée autour de la capacité de l’Église à inciter le changement sociopolitique. Il gagnerait à être élargi  aux structures hiérarchiques (modèle patriarcal et patrimonial de l’autorité), à la gestion de l’information et à la prise de décision dans l’Église. C’est tout honneur aux évêques congolais d’avoir introduit l’aléthique dans l’espace public. Le déplacement doxique qui l’inspire requiert la réinterprétation de l’engagement politique de l’Église.  A la suite du Pape Paul VI, je  pense qu’« il ne suffit pas de rappeler les principes, d’affirmer des intentions, de souligner les injustices criantes et de proférer des dénonciations prophétiques : ces paroles n’auront de poids réel que si elles s’accompagnent pour chacun d’une prise de conscience plus vive de sa propre responsabilité et d’une action effective »[26].  Il importe, à la lumière de l’enseignement du Pape Paul VI, de se départir de la naïveté consistant à croire que les dénonciations, désapprobations et condamnations de l’épiscopat auront un jour raison de l’intransigeance du pouvoir au point de changer l’ordre des choses au Congo Kinshasa[27]. Le verbiage oiseux et la phraséologie sentimentale n’ont jamais eu raison des dictatures. Trêve de verbalisme moralisant, l’heure des discours, Messages, Déclarations et Conférences de presse n’a que trop duré. Le kairos de l’engagement et de la prise des responsabilités a sonné.

 

 

 

 

Conclusion

Les recompositions actuelles du religieux en RDC s’accompagnent des transformations importantes qui affectent les acteurs et les institutions de l’Église catholique. Bien que laïque, la société congolaise est fortement marquée par le christianisme qui y joue encore un rôle de régulation sociale. Actrice de la société civile, l’Église catholique participe à la structuration symbolique et identitaire des chrétiens. Elle s’exprime dans le débat public et participe à l’animation de la vie publique aussi bien dans l’espace médiatique (mass médias) que dans les institutions potestatives (œuvres scolaires, sanitaires et sociales). L’exercice de la fonction tribunitienne et de la suppléance par l’Église catholique atteste son potentiel de reconstruction du Congo. 

A ce titre, l’Église a une responsabilité politique qu’elle exerce à travers son apport théorique et pratique au devenir de la société congolaise. Ce devenir est aujourd’hui confronté d’une part, aux pesanteurs d’un État laïc captif d’une crise multidimensionnelle, et d’autre part, aux a-pesanteurs d’une Église très hiérarchisée qui doit faire face à la pluralisation et à la sectorisation religieuses. Il appelle de nouveaux vecteurs de mobilisation et de socialisation religieuse ainsi que des modes nouveaux de socialisation civique et de participation politique. L’enjeu est de résorber l’incapacité des évêques à faire de la pratique politique le lieu de vérification de la foi. Il est désolant de constater la difficulté des laïcs à intégrer dans leurs luttes, au nom de la foi, la dimension de critique sociale ainsi que la contestation de l’ordre établi en vue d’un ordre meilleur. La difficulté ne vient pas seulement  d’une apathie des laïcs mais aussi de la subordination de leurs initiatives à la décision régulatrice de la hiérarchie. Cette subordination consacre le statu quo et émascule le prophétisme des laïcs. Il est à souhaiter que dans un avenir proche, l’Église catholique congolaise relativise les contraintes stérilisantes de sa très forte hiérarchisation. C’est peu dire qu’on n’en est pas encore là.

 

 

Ignace Ndongala Maduku

Centre International Lumen Vitae/Bruxelles



[1] J’emprunte cette expression à D. ROZENBERG, « Le « pacte d'oubli » de la transition démocratique en Espagne » Retours sur un choix politique controversé », dans  Politix, vol. 2, n° 74, (2006) p. 173-188.

[2] Lire J.-P. DALOZ, « Au-delà de l’État néo-patrimonial. Jean François Médard et l’approche élitaire », dans Revue Internationale de politique comparée, vol. 13, n° 4, (2006), pp. 617-623.

[3] J.-F. BAYART, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.

[4] L. KABEYA TSHIKUKU, « Les intellectuels dans un Congo en déchéance : hier, aujourd’hui et demain », dans J. KANKWENDA MBAYA (dir.), Les intellectuels congolais face à leurs responsabilités devant la nation. Mélanges en mémoire du professeur A.R. ILUNGA KABONGO, Kinshasa, Montréal, Washington, ICREDES, 2007, pp. 337-340.

[5] Le peuple se retrouve enchaîné dans une prière désincarnée qui le détourne des questions essentielles. Il est endormi par une musique qui, non seulement par la métaphorisation du langage, vire dans l’immoral, mais de surcroit l’encaparaçonne dans une passivité mortifère, lui faisant ressasser le refrain de sa sujétion comme un chant de libération. En faisant le jeu du pouvoir en place, la religion devient l’opium du peuple, et la musique, le valium qui endort le peuple.

[6] Lire A. KAMBALE RUKWATA, Pour une théologie sociale en Afrique. Étude sur les enjeux du discours sociopolitique de l’Église catholique au Congo-Kinshasa entre 1990 et 1997, Paris, L’Harmattan, 2004.

[7] De cette consultation est né le Mémorandum de l’épiscopat du Zaïre. Lire «Mémorandum des évêques du Zaïre au Président de la République. 9/3/1990», dans A. GBABENDU ENGUNDUKA, E. EFOLO NGOBAASU, Volonté de changement au Zaïre, Archives 1990-1991, Volume 2, Paris, L’Harmattan, 1991, pp. 36-45. On trouvera une brève présentation de ce mémorandum dans R. GAISE N’GANZI, L’Église catholique et le processus de démocratisation au Zaïre (24 avril 1990-324 avril 1995). Essais et témoignages, Kinshasa, Facultés Catholiques de Kinshasa, 1996, pp. 37-39.

[8] CENCO, « Année électorale : Que devons-nous faire ? (Ac 2, 37). Exhortation du Comité permanent de la Conférence épiscopale du Congo (CENCO) aux fidèles catholiques, aux hommes et aux femmes de bonne volonté », dans Actes de la CENCO & Documents, n°2, Année II, Kinshasa, Éditions Secrétariat Général de la CENCO, 2011, p. 6.

[9] Sur cette préparation, lire CENCO, L’Église catholique en R.D. Congo et les élections. Repères et défis pastoraux, Kinshasa, Éditions du Secrétariat Général de la CENCO, 2011.

[10] La conférence de presse est accessible au http://www.static.rtbf.be/rtbf/flash/dewplayer.swf? Lire aussi DIA du 12 décembre 2011 : RDC-résultats provisoires de l’élection présidentielle : le cardinal Monsengwo hausse le ton.

[11] P. Charaudeau qui développe cette expression souligne que fondée sur une position de légitimité, une telle parole constate l’anormalité des faits, énonce une parole déontique et s’accompagne de performativité. Une remarque importante à retenir au sujet de la parole épiscopale. Sa performativité est faible pour ne pas dire nulle. Pour nous en convaincre davantage, si besoin était, il suffit de lire par exemple la Déclaration du Comité Permanent des évêques adressée aux fidèles catholiques et aux hommes de bonne volonté du 3 mars 2006. Au numéro 34, les évêques qui ont annoncé des actions concrètes à mener réduisent ces dernières à la pratique du chemin de la croix. Lire CENCO, « Levons-nous et bâtissons » (Ne 2, 18), dans Mgr F.-J.  MAPWAR BASTHUTH (éd.), Le discours sociopolitique des évêques, t. 2, op. cit., p. 157. Dans un autre Message,  les évêques mettent en garde les belligérants et ajoutent : « Si la crise perdure encore, l’Église catholique utilisera des moyens appropriés pour hâter le retour de la paix en RDC ». À part l’effet d’annonce de ce bout de phrase, à ce jour, on n’a pas encore vu les moyens appropriés des évêques à l’œuvre. Quant au retour de la paix annoncé en RDC, il l’est plus dans les textes des évêques que dans la réalité. Sur ce Message, lire CENCO, «’J’ai vu la misère de mon peuple’ (Ex 3, 7). Trop, c’est trop. Message des Évêques de la Conférence Episcopale Nationale du Congo, membres du Comité Permanent, aux fidèles catholiques et aux hommes de bonne volonté », dans Mgr F.-J.  MAPWAR BASTHUTH (éd.), Le discours socio-politique des Évêques,  t 2, op. cit., p. 111. Pour une critique de ce déficit de performativité, lire METENA M’NTEBA, « À bout portant : les politiciens dans la mire des évêques », dans Congo-Afrique, 389, 2004, pp. 396-422.

[12] Lire CENCO, Le peuple congolais a faim et soif de justice et de paix. Le courage de la vérité (cf. 2 Cor7, 14).Message de l’Assemblée plénière extraordinaire de la CENCO aux fidèles catholiques et à l’ensemble du peuple congolais.

[13] R. REZSOHAZY, Pour comprendre l’action et le changement politique, Louvain-la-Neuve, Duculot, 1996, pp. 15-71.

[14]Cf. Tous appelés à bâtir la Nation, n°22 en appelle à privilégier des solutions basées sur le dialogue, le consensus national, le respect de la liberté et de la dignité humaine.

[15] La CENCO brandissait l’éventualité de ne pas reconnaître la validité des élections.  Lire « Point de presse de la présidence de la CENCO sur les élections nationales, 27 juillet 2006 »,  dans Mgr F.-J.  MAPWAR BASTHUTH (éd.), Le discours sociopolitique des évêques, t. 2, op. cit., 194-195. 

[16] Point de presse par Mgr Laurent Monsengwo Pasinya, dans Mgr F.-J. Mapwar Bashuth, Le discours socio-politique des Évêques de la  Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO). T. 2 : Messages, Déclarations et Points de Presse des Evêques de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (1996-2006) et la Transition Politique, Kinshasa, Facultés Catholiques de Kinshasa, 2008, p. 189-191.

[17] Idem, p. 189.

[18] Le cardinal L. Monsengwo a été désigné Lauréat des ONG œcuméniques. Son allocution est accessible sur le site htpp://www.zenit.org/article-31302 ?i=french.

[19] Il cite BENOIT XVI, Discours au Palais présidentiel à Cotonou. Voir le site http://www.la-croix.com/religion/s-informer/Actualité/benoit-XVI-au-palais-de-Cotonou-Aie-confiance-Afrique-le-Seigneur-t-appelle.-_NG_-2011-19-737833.

[20] L’impensé de son discours voue à la damnation les tricheurs et les voleurs. En effet, d’après l’enseignement du  Christ, tout péché sera pardonné sauf le péché contre l’Esprit Saint.

[21] Plutôt que de s’en remettre à la Providence, il convient de s’interroger sur les actions concrètes à entreprendre. Lire M. WEBER, Le Savant et le Politique, 1963, p. 206 s.

[22] Lire en ce sens D. MUTCHLER, The Church as a Political Factor in Latin America dans lequel il explicite le postulat de la lutte pour la survie. Divisée autant qu’elle est source de division, l’Église congolaise est un agent de légitimation de la soumission.

[23] Il y a intérêt à amorcer une réflexion sur les maisons de formation qui reproduisent aujourd’hui les structures et les mentalités d’une société et d’une Église hiérarchisées. Nous pensons qu’en matière de justice sociale, il n’y a pas grand-chose à attendre des prêtres qui sont formés dans un cadre dont le principe régulateur de la vie est le pouvoir, le prestige et le pognon.

[24] Relevons-le pour le déplorer, en amont du Message des évêques, il n’y a pas une expertise des laïcs. Les compétences de juristes chrétiens auraient pu ouvrir des perspectives sur le rétablissement de la vérité des urnes.

[25] PAUL VI, Message du 23 octobre 1974.

[26] PAUL VI, Lettre apostolique Octogesima Adveniens, dans  Documentation Catholique,  48 (1971), p. 512.

[27] Il serait plein d’enseignement de compter dans le magistère épiscopal, pour la période allant de 1990 à nos jours,  ces expressions qui consacrent le statu quo : «Nous observons, nous protestons, nous dénonçons, nous condamnons…». Elles se déclinent comme des refrains périmés, des commisérations hypocrites, des apitoiements superficiels et partisans, des indignations sélectives voire démobilisatrices et des soupirs intéressés de la neutralité partisane. S’il est vrai que d’un document à l’autre la forme change en s’affinant, le fond reste le même en dépit des élucubrations sur l’Église famille et l’Église fraternité.

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